Les indignés au cinéma

L'année 2011 aura donc été celle des indignés. En ont fait foi les manchettes des journaux, ainsi que les bilans des spécialistes entendus sur toutes les tribunes. Le cinéma était-il à contre-courant? Pas vraiment. Un examen de la production diffusée dans nos salles au cours des douze derniers mois montre que la tendance était à la dénonciation et la protestation.

La justice sociale a eu la cote en 2011, un peu partout, y compris dans le cinéma de son chantre le plus endurci, Robert Guédiguian. Les neiges du Kilimandjaro parle de délocalisations, de chômage, de privilèges et de petite criminalité sur fond de Méditerranée. Plus près de nous, George Clooney et Robert Redford dénonçaient la corruption érigée en système sur l'échiquier politique et juridique d'hier et d'aujourd'hui dans The Ides of March (Les marches du pouvoir en v. f.) et The Conspirator (Les conspirateurs), tandis que sur un mode plus ludique, les héros gagne-petit de Tower Heist, de Brett Ratner, se faisaient justice en cambriolant l'appartement d'un fraudeur milliardaire accusé d'avoir dilapidé leur caisse de retraite.

Dans Les mains en l'air, du militant Romain Goupil, Valeria Bruni Tedeschi, la soeur de Mme Sarkozy, campait une mère du XVIIIe arrondissement parisien indignée à l'idée qu'on chasse du pays une sans-papiers tchétchène et sa fille, qui fréquente la même école que ses enfants. Le pays de la liberté, l'égalité et la fraternité nous a également offert Les invités de mon père, avec Michel Aumont en vieillard libidineux qui épouse une réfugiée moldave afin d'empêcher sa déportation, sous le nez de ses enfants scandalisés pour les bonnes et les moins bonnes raisons. Les femmes du 6e étage de Philippe Le Guay nous reportait dans les années 1960 pour se pencher sur le sort peu enviable des domestiques espagnoles que côtoie un riche financier parisien (Fabrice Luchini).

À ce film sur les ouvrières de l'ombre nichant dans les mansardes, l'Amérique a répondu en écho avec The Help (La couleur des sentiments), immense succès populaire, campé dans le Mississippi des années 1960, où une journaliste de race blanche (Emma Stone) forme le projet de dénoncer les injustices dont sont victimes les domestiques de race noire. Sur le même thème, mais à sa façon radicalement différente, Abdellatif Kechiche dénonçait lui aussi, dans Vénus noire, l'exploitation d'une «bête de foire» africaine dans le Paris de la fin de l'ère napoléonienne.

Bien que campés dans le passé, ces deux derniers films tendaient un miroir à un monde dans lequel l'exploitation et l'exclusion sont monnaie courante. Ainsi, dans un registre très ambigu, Marc Forster dénonçait l'indifférence de l'Occident face au drame du Darfour à travers Machine Gun Preacher, sur un prédicateur radical qui se porte au secours des orphelins, mitraillette à la main. Pour sa part, Rachid Bouchareb a remonté jusqu'à l'après-guerre pour les besoins de Hors-la-loi, sur la douloureuse relation France-Algérie marquée par la prise d'armes et le passage à l'acte.

Le féminisme a refait surface, quoique conjugué au passé, dans Made in Dagenham (Les dames de Dagenham), de Nigel Cole. Sa comédie sociale se voulait un hommage à une poignée d'ouvrières anglaises de l'automobile qui, en 1968, se sont battues pour un statut et un salaire. François Ozon a lui aussi chanté la liberté et l'égalité des femmes dans Potiche, une sorte de Comment se débarrasser de son patron avec Deneuve et Viard en perruches qui se découvrent corbeaux.

Plus près de chez nous, l'éventail de maux diagnostiqués par les créateurs de films n'est pas moins large qu'ailleurs. André Forcier dénonçait l'étalement urbain et la gentrification des quartiers ouvriers dans sa comédie picaresque Coteau rouge. Tandis que le documentaire sur Pierre Falardeau recevait le prix Jutra du meilleur documentaire, Manuel Foglia mettait la touche finale à Chartrand le malcommode, sur le célèbre syndicaliste et militant Michel Chartrand. Du reste, nos films les plus applaudis cette année étaient imprégnés de justice sociale, que ça soit l'appauvrissement des régions (Le vendeur de Sébastien Pilote), l'intégration et l'éducation (Monsieur Lazhar de Philippe Falardeau), la misère des agriculteurs (Marécages de Guy Édoin) ou les gangs de rues et l'exploitation des femmes (Décharge de Benoît Pilon).

Tout au long de l'année, ces cinéastes nous ont fait voir sous un angle critique le monde dans lequel nous vivons. Ils ont par la même occasion éclairé notre pensée. Je profite de cette dernière chronique de 2011 pour les en remercier. Bonne et heureuse année 2012.

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