Cinq romans à lire pour Noël (2)

La semaine dernière, je vous proposais cinq romans incontournables, parmi les dix meilleurs romans québécois que j'ai lus au cours des derniers mois. En voici cinq autres: c'est mon cadeau de Noël à moi.

1- Burqa de chair, Nelly Arcan (Seuil)

Pour le regard aiguisé, exacerbé, ce regard troublant au possible que pose l'auteure sur la beauté, la féminité, le désir, la mort, le désir de mort.

Pour la petite voix intérieure qu'on entend tout le temps, cette voix d'écorchée qui se fait violence, se débat avec sa conscience, ses contradictions, son image, son mal-être.

Pour la cohérence de ce livre posthume qui rassemble pourtant cinq textes disparates, inégaux.

Pour les deux textes inédits qu'on y trouve, surtout. Le premier s'intitule La robe: il s'agit d'un début de roman demeuré inachevé, expédié par l'écrivaine à son éditeur en 2008, avec cette note: «retour au je et aux émotions fortes». Le deuxième, c'est La honte, qui a tant fait jaser. Dans cette nouvelle inspirée du passage de l'auteure à l'émission Tout le monde en parle version québécoise en 2007, on peut lire ceci: «Le problème de Nelly était sa nature écrasable qui appelait les coups, lesquels venaient toujours d'en haut.» Et encore ceci: «Nelly qui voulait tout savoir ne voulait rien savoir, d'autre part, rien savoir. Son désir de vérité rencontrait la résistance de son désir de fuir devant la réalité. Elle était ainsi, séparée.»

Parce que ce livre va bien au-delà de la polémique soulevée par La honte et parce que cette nouvelle, en particulier, va bien au-delà du règlement de comptes.

Parce que ce passage dans La robe nous laisse sans voix: «Vouloir mourir dépend de la vie qu'on a menée. C'est une chose qui se développe et qui arrive quand on est mangé par son propre reflet dans le miroir. Se suicider, c'est refuser de se cannibaliser davantage.»

Parce que le suicide de Nelly Arcan en 2009 nous laisse encore sous le choc.

2- Les bonnes filles plantent des fleurs au printemps, Claudia Larochelle (Leméac)


Pour la vue d'ensemble sur le sort de fille, de femme, qu'offre ce recueil de nouvelles où tout s'emboîte, à la façon de poupées gigognes.

Pour les portraits de filles, de femmes, qui se dévoilent derrière la façade, derrière les modèles de perfection qu'elles s'imposent, qu'on leur impose.

Pour la déconstruction du mythe de la bonne fille, de la bonne mère, de la bonne amante. Et la mise au jour des paradoxes qui en découlent.

Pour la désillusion exprimée. En particulier dans ce passage, alors qu'une femme écrit à son enfant à naître, à supposer que ce soit une fille: «Sache, Béatrice, que naître femme est une malédiction. Tu lutteras pour être choisie et préférée parmi toutes les autres. Pour que dans une classe, puis plus tard dans le fond d'un bar, un garçon te remarque et te prenne. La liberté qui nous est offerte en ce second millénaire n'est qu'une illusion, qu'un mirage, dans un désert de désenchantements.»

Pour la façon dont l'auteure jongle avec les clichés rattachés à la féminité. Et le doigté dont elle fait preuve dans son exploration au féminin de l'amour en guerre, de la rupture amoureuse, de la solitude, de la peur de vieillir, du désir de mourir.

Pour la parenté certaine avec l'univers de Nelly Arcan.

Pour les clins d'oeil à Annie Ernaux. Et à Élise Turcotte. À toutes ces voix fortes de la littérature féminine.

Parce que la voix de Claudia Larochelle est unique, malgré tout.

Et parce que, malgré la noirceur, il y a là une luminosité particulière.

3- Au beau milieu, la fin, Denise Boucher (Leméac)

Pour le portrait de femme. Une femme qui se débat avec la vieillesse qui lui tombe dessus mais refuse de baisser les bras. Une femme qui refuse de se laisser emprisonner dans quelque carcan que ce soit. Une femme qui s'indigne, qui fonce. Qui parle franc. Qui sait se laisser toucher par la beauté, aussi. Qui sait se montrer tendre, sensible.

Parce que, même si je n'ai pas été tout à fait convaincue par l'intrigue qui sous-tend le récit, cette femme mise en scène par l'auteure des Fées ont soif dans le premier roman qu'elle signe à l'âge de 75 ans m'inspire absolument.

4- Rose de La Tuque, Jac-ques Allard (Hurtubise)

Pour la reconstitution historique, la plongée dans les années 1930, le portrait d'époque, la plongée dans l'univers féminin de l'époque, au Québec, à La Tuque, en particulier.

Pour l'histoire de cette fille allumée, passionnée, qui se retrouve enceinte alors qu'elle n'est pas mariée, dans un monde où dominent les convenances, sous l'emprise de la religion.

Pour l'image du survenant qui traverse le roman. Et les questions sur l'identité qui sont soulevées.

Parce que tout ça coule, tout ça se déploie avec grâce, avec style.

5- Les derniers jours de Smokey Nelson, Catherine Mavrikakis (Héliotrope)

Pour l'orchestration magistrale de ce roman choral qui traite de la peine capitale.

Pour le portrait saisissant d'une Amérique en perdition.

Pour le démontage des mécanismes du racisme, le regard implacable sur les ravages de la droite religieuse, sur les ravages de la violence.

Pour les ramifications entre les différents personnages dont on entend alternativement la voix. Tous ces personnages qui, d'une façon ou d'une autre, ont vu leur vie basculer à cause d'un crime.

Pour le point de basculement final, alors qu'un condamné à mort est sur le point d'être exécuté aux États-Unis.

Parce que, malgré le début confus, revêche, livré dans une langue à la limite du compréhensible, on finit par être happé par cette histoire aux conséquences terribles.

Parce que se jouent là des drames humains plus forts, plus convaincants que n'importe quel plaidoyer.

NOUVELLE INFOLETTRE

« Le Courrier des idées »

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.

1 commentaire