Sans scrupules

Depuis son entrée en politique, Amir Khadir s'est taillé une réputation tout à fait justifiée de redresseur de torts.

La grande majorité des Québécois ont aimé voir le député de Mercier enguirlander l'ancien président de la Caisse de dépôt, Henri-Paul Rousseau. Il a dit tout haut ce qu'ils pensaient en dénonçant «l'arrogance» et la «lâcheté» d'un homme qui partait se remplir les poches chez Power Corporation, alors que la Caisse était en pleine débâcle après avoir subi des pertes de 40 milliards.

Ils ont encore approuvé sa façon de faire la leçon à Lucien Bouchard, qui avait le culot de se poser en défenseur des intérêts supérieurs du Québec en se mettant au service de l'industrie pétrolière et gazière.

Même quand ses initiatives étaient contestables, comme cet appel au boycottage d'un marchand qui vendait des chaussures fabriquées en Israël, il ne semblait pas y avoir de contradiction avec les idéaux qu'il défendait.

Son attaque contre Pierre Marc Johnson m'a paru injustifiée. En agissant comme représentant du Québec dans les négociations sur l'accord de libre-échange entre le Canada et l'Union européenne, l'ancien premier ministre remplissait simplement le mandat que lui avait confié son client, en l'occurrence le gouvernement du Québec.

Il est bien possible que d'autres clients de la firme d'avocats auquel M. Johnson est associé, Heenan Blaikie, qui dispose d'un bureau à Paris, puissent éventuellement bénéficier d'un éventuel accord. On peut parler d'une heureuse convergence d'intérêts, mais pas d'un conflit.

Tout cela n'enlevait cependant rien à la légitimité des craintes que pouvait éprouver M. Khadir à la perspective de livrer les marchés publics québécois en pâture aux multinationales européennes.

Peut-être s'agit-il au contraire d'une magnifique occasion pour le Québec, comme le soutient le premier ministre Charest, mais il n'y avait aucune raison de douter de la sincérité du porte-parole de Québec solidaire. Ce n'est pas d'hier qu'il pourfend le néolibéralisme et les exactions des multinationales.

***

D'où la surprise d'apprendre que M. Khadir et Françoise David ont accepté de collaborer bénévolement — et apparemment sans scrupules — au site d'information en ligne Huffington Post Québec, qui doit commencer ses activités d'ici la fin de janvier 2012.

L'agrégation est courante sur Internet, mais on ne parle pas ici d'un site comme vigile.net, auquel collaborent occasionnellement certains députés du PQ, qui peine à faire ses frais et qui est financé essentiellement par des contributions individuelles.

Créé en 2005 par l'Américaine Arianna Huffington, le Post a été vendu en février dernier à la multinationale America Online (AOL), une ancienne filiale de Time Warner, qui est cotée à la Bourse de New York et n'a rien d'une entreprise de philanthropie.

On peut difficilement imaginer un «modèle d'affaires» plus néolibéral. Imaginez, des milliers de personnes travaillent tout à fait gratuitement à l'enrichissement des actionnaires d'AOL. En comparaison, Pierre Karl Péladeau fait figure d'amateur.

C'est grâce au travail de ses 9000 collaborateurs que Mme Huffington a pu obtenir 315 millions pour la vente de son site à AOL, mais ils n'ont pas touché un sou et ont intenté une poursuite. Depuis, le syndicat américain American Guild leur a demandé d'exiger une rémunération. Tout cela n'est-il pas un peu gênant pour des élus qui se disent de gauche?

***

Comme les esclaves de jadis, les bénévoles des sites d'information doivent être nourris, ce qui nécessite d'autres sources de revenus. C'est précisément là toute la beauté du système: les entreprises comme le Huffington Post font payer leurs collaborateurs par d'autres. Génial, non?

L'attaché de presse de M. Khadir, Christian Dubois, a expliqué qu'il n'aurait pas le temps de produire du matériel original pour le Huffington Post. Il s'agira donc de textes ou de communiqués dont la rédaction aura été payée par l'Assemblée nationale, c'est-à-dire par les contribuables québécois.

«On fait de la politique. Notre but, c'est que nos idées circulent», a fait valoir M. Dubois. Bref, la fin justifie les moyens, à Québec solidaire comme ailleurs. Très bien, mais il faudra désormais s'abstenir de donner des leçons d'éthique.

Chacun est libre d'agir selon sa conscience. Également pressenti, Pierre Curzi prendra une décision en janvier. Il reste à voir si cette collaboration sera compatible avec son «seuil de tolérance d'éthique personnel», qui avait été atteint avec le projet de loi 204 sur l'amphithéâtre de Québec.

La conscience tranquille, le député péquiste de Drummond, Yves-François Blanchet, a dit ne pas voir de différence avec les lettres que des élus publient gratuitement dans des quotidiens comme La Presse et Le Devoir. Il projette même de réserver du matériel inédit au site du Post.

Il est vrai que, contrairement à certains de ses collègues, comme Bernard Drainville, sollicité lui aussi, M. Blanchet n'a jamais eu la prétention de faire de la politique autrement. Au contraire, le «goon» de Pauline Marois semble tout à fait à l'aise avec les bonnes vieilles méthodes.

P.-S. Cette chronique sera de retour le 10 janvier. Joyeux Noël à tous!
31 commentaires
  • emeri - Inscrit 22 décembre 2011 01 h 33

    Éthique mise à part...

    Moi, homme politisé s'il en est, j'ai bien hâte de lire ce tous ces
    quidams pensent. Il n'y a pas que les chroniqueurs de Power corp.
    qui ont le droit d'abreuver le peuple des bienfaits du fédéralisme,
    ou des mesures néolibérales du des échanges entre le Québec
    et l'Europe.

    Michel David inclus, naturellement.

    Réjean Grenier

  • François Ricard l'inconnu - Inscrit 22 décembre 2011 05 h 33

    Pas de censure

    Desmarais et Péladeau, qu'on veuille bien l'admettre ou non, exercent une censure sur tout ce qui est publié dans leurs médias. C'est une censure tacite, camouflée, sournoise mais extrêmement efficace qui amène les journalistes à s'auto-censurer.
    Le Huffington Post s'engage à tout publier. Pas de censure.
    Quand nos médias québécois nous assureront d'une pareille liberté de presse, alors pourrons-nous songer à leur accorder notre collaboration plutôt qu'au Huffington Post. Mais avant que cela ne se produise, il ne faut pas retenir son souffle. Ce n'est pas demain la veille.

  • Normand Carrier - Abonné 22 décembre 2011 07 h 38

    Traitements différents selon les prismes de chacun ......

    Tout ce que touche PKPéladeau , Québécor et le JdeM est une honte capitaliste sans borne selon la gauche caviar du plateau et de QS mais le capitalisme et le libéralisme économique du Huffington Post même s'il fait travailler les collaborateurs pour rien est soudainement acceptable ..... C'est le deux poids deux mesures vu du prisme de QS et de ses dirigeants .... Comment expliquer que QS n'a jamais attaqué Power corp. , Gesca et ses éditorialistes qui font un travail de sape systématique contre tout projet de souveraineté et exerce le libéralisme économique et tous les leviers politiques a leurs fins .... Un petit exemple est l'investissemenr de $10 milliards que Total fait dans les sables bitumineux en Alberta et tous savent que Power est actionnaire de Total .......

    On est loin du pain et des roses dont Francoise David se battait pour un salaire minimum et n'étant pas satisfaite de l'augmentation du salaire minimum , elle a fondé QS .......Les principes sont souvent a géométrie variable et ce n'est pas la première fois que QS étalent ses contradictions ....Cela démontre encore une fois que les purs en politique n'existent que pour la promotion de leurs intérêts politiques et gagner des votes et aux diable les beaux principes .... Qs fait parti de cette catégorie comme il le prouve encore une fois ........

  • Gilles Bousquet - Inscrit 22 décembre 2011 07 h 39

    M. Khadir attaqué dans sa pureté

    Faut pas critiquer M. Khadir, un des chefs charismatiques de la gaugauche, même de la go gauche, si nous considérons que son parti, Québec solidaire abrite le Parti Communiste qui est contre le capitalisme. Il va sans dire que les capitalistes qui paient des annonces dans les médias ne sont pas trop chauds à encourager les communistes et leurs alliés.

    Est-ce assez clair ?

  • France Marcotte - Abonnée 22 décembre 2011 07 h 46

    Pourquoi ne pas leur demander directement?

    Pourquoi ne pas demander aux deux chefs de Québec solidaire comment ils expliquent leur collaboration à ce site d'information plutôt de nous prendre, lecteurs, à témoin du fait qu'ils soient pris en faute "les culottes baissées" par le chroniqueur?

    Je ne savais pas que la mise en scène faisait partie de la formation des journalistes.