«L'impérialisme» en échec

Quand le gouvernement de George Bush a décidé, à l'automne 2002 — dans un moment historique d'enivrement patriotique et d'auto-aveuglement stratégique — d'envahir l'Irak en inventant, avec son allié britannique, la fable des armes de destruction massive de Saddam Hussein, les critiques habituels de la gauche se sont ramenés.

Voilà, disaient-ils, à nouveau l'impérialisme qui veut mettre la main sur le pétrole du Moyen-Orient. Avec le vice-président Dick Cheney et ses potes de la société Halliburton, on allait voir ce qu'on allait voir: le visage hideux du néocolonialisme mettant dans sa poche les profits de l'or noir en envahissant et en pillant tout sur son passage, avec un taux de réussite et de rendement de 150 %.

Huit ans et neuf mois, 3000 milliards de dollars (catastrophe pour les finances américaines) et 125 000 morts plus tard (dont 4500 «envahisseurs»), les troupes des États-Unis quittent l'Irak.

Elles le font, selon Barack Obama, «la tête haute» et laissent derrière elles «un pays indépendant, stable, autosuffisant». C'est ainsi, en tout cas, que le voyait, la semaine dernière, M. Obama, qui s'exprimait devant 3000 anciens combattants d'Irak, sur un mode patriotique et lénifiant.

La réalité est tout autre. Non seulement l'Irak d'aujourd'hui demeure une terre d'insécurité et de tensions intercommunautaires (près de 3000 morts violentes en 2011, dix fois moins qu'en 2006, mais un chiffre toujours énorme). Non seulement son avenir politique reste-t-il incertain, entre Kurdes et Arabes, entre sunnites et chiites, entre champs de pétrole mal partagés, au sud et au nord. Non seulement l'intervention «impérialiste» a-t-elle en réalité — par un effet pervers «parfait» — ouvert un boulevard à l'influence de l'Iran en Irak, là où cette influence était naguère nulle.

Mais, en plus de tout ça... le «butin» matériel n'est même pas au rendez-vous!

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Car, en fait de contrats pétroliers, les sociétés américaines ont la portion congrue dans l'Irak de 2011.

Non seulement le gouvernement de Nouri al-Maliki se montre-t-il plus coriace, moins servile et plus nationaliste que prévu lorsqu'il fait appel aux investissements étrangers, faisant notamment traîner les négociations en longueur. Mais ces étrangers, lorsqu'ils arrivent finalement sur les champs de pétrole... eh bien, en général, ce ne sont pas des Américains!

À Rumaïlah (frontière koweïtienne), les Chinois sont là. Dans le champ voisin de Zubaïr, les Italiens. À Kurna, ce sont les Russes. Et à Kaïarah (au nord, entre Kirkouk et Mossoul), les Angolais!

Il n'y a pas que le pétrole. Même si la reconstruction de l'Irak marque le pas — Bagdad n'a toujours que quelques heures d'électricité par jour — certains s'y essaient tout de même. Pour l'installation de centrales électriques modernes, bienvenue aux Français (Alstom) et aux Sud-Coréens (STX). Pour la cimenterie, c'est Lafarge (grande société française) qui s'impose. Les Turcs (Kazova, Kocolu Tarma) viennent d'obtenir pour 12 milliards de dollars de contrats de construction à Sadr City (banlieue de Bagdad), le légendaire bastion du leader chiite Moktada al-Sadr.

Dans cette liste de pays qui ramassent la mise en Irak, il est frappant de constater que la plupart (France, Turquie, Chine, Russie) faisaient résolument partie du camp «antiguerre» en 2003. Et vlan pour la théorie de la conspiration impérialiste... et de ses déterminants économiques!

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Une des leçons de la catastrophique intervention américaine en Irak — facteur capital de l'affaiblissement stratégique des États-Unis au XXIe siècle — c'est qu'il faut réviser nos cadres d'analyse. Et notamment cette thèse automatique, intellectuellement paresseuse, du «pétrole», de l'«impérialisme», du «contrôle des ressources par l'Empire»... pour expliquer les interventions des Occidentaux.

Que ce soit hier en Irak, cette année en Libye, demain peut-être en Syrie, les déterminants de l'action — ou de l'inaction — sont plus complexes que ça.

Il faut remettre en cause les supposées «loyautés automatiques» qui découleraient des interventions militaires, prévoir que de supposées «marionnettes» peuvent se rebiffer le lendemain matin. Admettre qu'il y a parfois, à l'origine d'une intervention, de véritables impulsions humanitaires — même maladroites et contestables, comme en Libye.

Et, surtout, comprendre qu'au coeur des centres de pouvoir supposés omniscients et omnipuissants... l'amateurisme et l'improvisation sont bien plus présents qu'on ne le pense.

Les États-Unis d'Amérique? Peut-être, en définitive, le grand cocu de cette folle équipée irakienne.

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Cette chronique fait relâche pour les Fêtes et reviendra le 9 janvier 2012.

François Brousseau est chroniqueur d'information internationale à Radio-Canada. On peut l'entendre tous les jours à l'émission Désautels à la Première Chaîne radio et lire ses textes à l'adresse http://blogues.radio-canada.ca/correspondants.
12 commentaires
  • Raynald Blais - Abonné 19 décembre 2011 06 h 18

    La vache ou le train d'enfer

    À tant se concentrer sur la vache, m. Brousseau ne voit pas passer le train.
    L'impérialisme n'est pas l'apanage des USA. La Chine, la Russie, l'Italie, la France, le Canada pratique cette politique lorsque vient le temps de se disputer les restes de l'Irak.
    Mais m. Brousseau n'a qu'un but: Prouver que la critique de l'impérialisme ne tient pas la route puisque les USA en envahissant l'Irak n'en ont pas eu pour leur argent. Tout un raisonnement!
    Dans une industrie aussi improductive que la guerre, paradoxalement les profits frôlent le 30%. Sur le 3000 milliards de dollars gaspillés dans cette vaine et sale guerre, il y a 900 milliards de profit que les amis de Bush se sont disputés au dépend des américains qui peinent à traverser une crise mondiale de surproduction aggravée par ce gaspillage.
    Ne l’avez-vous pas senti passer, ce train d'enfer, faute de l’avoir vu?

  • Franfeluche - Abonné 19 décembre 2011 11 h 35

    M. Blais

    Mon commentaire sera bref. Vous avez entièrement raison, c'est la guerre elle-même qui a été l'occasion d'enrichissement mirobolant pour les amis de Bush.

  • Gilbert Talbot - Abonné 19 décembre 2011 12 h 45

    @ Fanfreluche et Raynald Blais : La guerre pour les profiteurs, la mort et la crise financière pour le peuple.

    Fanfreluche et Raynald Blais ont bien raison, M. Brousseau, c'est votre analyse qui est à courte vue L'empire c'est pas seulement les USA, c'est le capitalisme international. Derrière les pays, il y a les empires du marché du pétrole, de l'électricité, de la construction. Et derrière ces empires, il n'y a que quelques grandes familles multimilliardaires (j'ai vu quelque part le chiffre de 147? ) qui contrôlent le développement de toute la planète. Et dans toute cette exploitation, il y a aussi la pègre et sa corruption qui gangrènent les institutions démocratiques.

  • Bernard Terreault - Abonné 19 décembre 2011 13 h 15

    Improvisation, amateurisme

    M. rousseau a au moins un bon point cette fois : improvisation et amateurisme caractérisent souvent les décisions des grandes puissances comme celles de petits pays méprisés. Ces soi-disant grands dirigeants ont eu un talent : avoir le culot de se faire élire en faisant unre série de promesses qui flattaient le peuple dans le sens du poil à un moment précis. A part ça, peu avaient démontré dans une vie antérieure des compétences hors du commun. Alors, ils suivent leur pif, ou essaienr de plaire en vue de leur prochaine élection, et cela donne n'importe quoi.

  • Ernest Boudreau - Abonné 19 décembre 2011 15 h 32

    Étrange raisonnement!

    Le fait que les Américains n'ont pas pu mettre la main sur toutes les réserves de pétrole de l'Irak ne prouve aucunement que ce n'était pas là leur intention.
    Que serait-il arrivé, pensez-vous, si Bush avait eu raison quand il s'est écrié "mission accomplie"?