Essais québécois - Contre la hausse des droits de scolarité

Le débat concernant la pertinence d'une hausse des droits de scolarité offre un solide démenti à ceux qui affirment que la distinction gauche-droite est dépassée. Le discours selon lequel il convient d'augmenter ces droits parce que les étudiants seront les principaux bénéficiaires de leur formation reprend l'idée générale de la droite, qui conçoit la société comme un regroupement plus ou moins fortuit d'individus en quête de leur intérêt personnel. À l'opposé, le discours selon lequel il convient de geler ou de réduire ces droits parce que l'éducation est une responsabilité collective dont tous sont les bénéficiaires — former plus de professionnels rend la société meilleure, même pour ceux qui ne sont pas professionnels — s'inscrit dans une logique de gauche, animée par cet idéal de la solidarité qui consiste, selon la formule d'André Comte-Sponville, à «être égoïstes ensemble». Il n'y a pas, dans ce débat, de solution «technique» ou de «gros bon sens». Il y a un choix idéologique.

En s'en prenant, dans Universités inc., à l'argumentation favorable à une hausse des droits de scolarité (rappelons ici que le terme «frais», dans ce contexte, est considéré comme une impropriété par le Multidictionnaire de la langue française), Éric Martin et Maxime Ouellet ne disent pas autre chose. «Cette rhétorique, écrivent-ils, vise à inverser la conception historique de l'éducation: on ne considère plus que la formation des individus relève de la responsabilité de la société, mais qu'il s'agit plutôt d'un investissement individuel au service de l'accumulation de richesse personnelle et de la croissance économique des entreprises.» On peut, ajoutent-ils, choisir cette voie, mais il faut savoir que, ce faisant, on choisit de mettre l'«université au service de l'économie», en la détournant de sa mission fondamentale qui devrait être de «former des êtres humains capables de vivre ensemble».

Certains les qualifieront de rêveurs et d'idéalistes. Martin et Ouellet, pourtant, respectivement doctorant et docteur en science politique, ont fait leurs devoirs et présentent une argumentation solide, basée autant sur des données statistiques que sur des valeurs. En huit chapitres, ils dégonflent autant de mythes destinés à justifier une augmentation des droits de scolarité.

Du sous-financement?


Il est faux d'affirmer, expliquent-ils, que les universités québécoises sont sous-financées. La Conférence des recteurs et des principaux des universités du Québec (CREPUQ) manipule les chiffres pour en arriver à ce constat. «En combinant ce que le gouvernement, les étudiants et le privé investissent dans les universités, écrivent les chercheurs, on obtient un total de 29 242 $ par étudiant au Québec, contre 26 383 $ en Ontario et 28 735 $ dans le reste du Canada.»

Le problème, c'est que «la recherche accapare une portion de plus en plus grande des fonds», laissant l'enseignement dans une situation de sous-financement. En affirmant que la solution réside dans une augmentation des droits de scolarité, on veut donc faire payer aux étudiants les coûts de l'enseignement, délaissé par le financement public et par les professeurs au profit de la recherche qui profite d'abord aux entreprises privées.

Or cette augmentation des droits de scolarité a bel et bien des conséquences négatives. D'abord, elle réduit l'accès à l'université. Omar Aktouf, qui signe un texte dans ce livre, a raison de dénoncer le double discours des économistes de droite qui affirment que l'augmentation des droits n'a pas d'effet sur l'accessibilité, mais qui «sont capables, du même souffle, d'affirmer que la hausse des tarifs de l'électricité ou de l'eau réduirait tout aussi automatiquement la consommation de ces ressources et nous les ferait économiser».

Ensuite, l'augmentation des droits s'accompagne d'une augmentation de l'endettement étudiant, qui profite essentiellement aux banques et qui a pour effet de domestiquer les diplômés dans une logique de droite. «Il s'agit, explique Noam Chomsky, d'une technique servant à piéger les gens. Si, pour aller à l'université, vous devez contracter une dette importante, vous serez docile.» Vous en êtes réduit, en d'autres termes, à courir après les emplois payants, au détriment de l'utilité sociale.

Une chimère

L'augmentation de l'aide financière qu'on fait miroiter aux étudiants n'est qu'une chimère. «La bonification du programme de prêts et bourses ne couvrira pas tout le monde», constatent Martin et Ouellet, et laissera les étudiants issus des classes moyennes sur le carreau. Le principe de la modulation des droits par discipline (faire payer plus les étudiants en médecine que les étudiants en littérature, par exemple) n'est pas plus équitable. D'abord, le principe de l'impôt sur le revenu est plus simple et plus juste. Avec ce système, ceux qui gagneront plus paieront plus. En Ontario, le principe de la modulation a été mis en place (médecine, dentisterie, droit), avec une conséquence prévisible: les étudiants provenant des classes riches ou pauvres (avec aide financière) ont continué de s'inscrire dans ces programmes dans les mêmes proportions qu'avant (ou plus), mais la proportion d'étudiants provenant des classes moyennes a régressé.

Martin et Ouellet détruisent d'autres mythes: l'augmentation des droits de scolarité, démontrent-ils, n'améliorera pas la qualité des diplômes, le recours aux dons privés entraînera une perte d'autonomie pour les universités et la commercialisation de la recherche ne leur bénéficiera pas, mais fera le bonheur des entreprises privées, qui sous-traitent déjà ainsi à peu de frais leur département de recherche et développement.

La société québécoise assistera-t-elle passivement à ce détournement du rôle des universités, réalisé principalement au détriment des étudiants des classes moyennes? Martin et Ouellet, appuyés en fin d'ouvrage par les Guy Rocher, Lise Payette, Omar Aktouf et Victor-Lévy Beaulieu, nous fournissent les outils pour combattre cet assaut contre la justice sociale.

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louisco@sympatico.ca

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23 commentaires
  • Jean Nicolas - Inscrit 17 décembre 2011 06 h 18

    Le vrai problème est démasqué

    Peu importe l'idéologie de gauche ou de droite, les auteurs ont le grand mérite de démasquer le vrai problème qui se cache derrière la hausse des droits de scolarité: le sous financement de l'enseignement;
    En 30 ans de carrière j'ai vu , porgressivement, la recherche devenir omni présente et à la base de totues les préoccupations. L'enseignement lui est essentiellement devenu une question de clientèle et non de qualité.
    La recherche est importante et j'en suis, mais le déséquilibre est devenu trop grand.
    Si les universités voient leur financement augmenter elles devraient être obligées de le consacrer entièrement à l'augmentation de la qualité de la formation avec des mesures qui devront être vérifiées par une gence indépendante.
    Jean Nicolas
    professuer émérite

  • Maco - Abonné 17 décembre 2011 07 h 41

    Bravo

    Bravo, bravo.

  • André Doré - Inscrit 17 décembre 2011 07 h 51

    La réponse à la question qui tue...

    Question qui tue:
    "La société québécoise assistera-t-elle passivement à ce détournement du rôle des universités, réalisé principalement au détriment des étudiants des classes moyennes?"
    Réponse:
    OUI...!!!

    Les Québécois (40%) ne connaissent pas Bernard Drainville, Françoise David, Christine St-Pierre ou Yves Bolduc. À 70%, ils ne connaissent ni Nicolas Girard (PQ) ni Pierre Moreau (LIB). Comment voulez-vous qu'ils s'intéressent aux droits de scolarité pour essayer d'y comprendre quelque chose?

  • michel lebel - Inscrit 17 décembre 2011 07 h 52

    Quelle université?

    Un grand débat que celui-ci! Une phrase m'a fait sursauter: " La mission fondamentale de l'université est de former des hommes capables de vivre ensemble". Non! Ceci est la mission de l'école, primaire et secondaire. C'est une grave erreur de confondre les niveaux d'enseignement. Cette confusion a notamment pour effet pratique de réduire la qualité de l'enseignement au niveau universitaire. En d'autres termes, il y a des étudiants qui ne sont pas à leur place à l'université. Accéder à l'université peut être facile, en sortir avec un dipôme reconnu est une autre chose.

    Les universités réflètent les valeurs de la société et c'est ainsi que nos universités sont devenus essentiellement utiltaires et conformistes. On y débat peu, on la fréquente pour passer les examens etpuis après avoir un job payant! Ce qui n'est pas fou, mais qui est loin de la recherche de la vérité... L'université du Moyen-Âge est très loin derrière nous!

    Quant aux droits de scolarité à augmenter, ils traduisent la mentalité ambiante dominante. Une université doit-elle se situer à contre-courant? Telle est la question! Mais l'université n'est plus contestataire, elle vit dans et du statu quo. Peu d'étudiants remettent en cause son modèle utilitaire. Peu carburent à la notion de justice sociale, notion pour le moins complexe en pratique. La justice sociale fait partie d'un ensemble, et la question universitaire et des droits de scolarité ne peut en être isolée. Voilà pourquoi que je suis plutôt en faveur d'une augmentation de ces droits. À moins que notre société décide de se convertir au socialisme, ce qui ne me semble pas pour demain!

    MIchel Lebel
    Ancien professeur d'université

  • Stéphane Martineau - Abonné 17 décembre 2011 08 h 56

    Bravo

    Il faut toujours saluer les discours qui vont à l'encontre de la doxa économique.