Une langue qui ne mâche pas ses mots

Colonia Las Liebres 2010, Bonarda, Mendoza, Argentine (12,80 $ - 10893421)
Photo: Colonia Las Liebres 2010, Bonarda, Mendoza, Argentine (12,80 $ - 10893421)

Dans sa chronique Société du 3 décembre dernier, le collègue Fabien Deglise parle d'une langue qui s'étiole, 140 caractères à la fois, lorsque twittée sur les réseaux sociaux. L'équivalent si vous voulez, pour cette chronique vin, de mettre la nôtre dans le vinaigre! Mal léchée donc que cette pauvre langue. Pourtant, lorsqu'adroitement tournée sept fois dans la bouche de l'autre lors d'échanges culturels passablement lubrifiés, elle est capable du meilleur et sait se mouiller, cette langue. Médicalement, pour ne pas dire physiologiquement parlant, elle assure sans soucis et ne mâche pas ses mots quand le doux délire de ses bourgeons gustatifs l'élève et la livre, parfois à la limite de l'impudeur, aux libations débridées de l'orgasme organoleptique. Les twitteurs de la langue peuvent aller se rhabiller.

Ce qui m'emmène naturellement à plus de 140 caractères pour décrire ce Domaine de Montcalmès 2008, Terrasses du Larzac, Coteaux du Languedoc (37,25 $ - 10272940). Il y a des vins comme ce superbe rouge qui relient rapidement l'émetteur et le récepteur par ce lien ténu du terroir. Oui, le terroir, ce lieu d'origine singulier qui raconte ses appartenances (émetteur) à qui sait en saisir l'essence (récepteur) sans même avoir à lever le bout du petit doigt pour y parvenir. Il se passe alors ce que le milieu végétal a de mieux à fournir: une compréhension née de la synergie heureuse d'un cépage et d'un lieu sous les bons hospices du temps. Lent à s'ouvrir, ce rouge corsé déroule une texture très fine mais aussi très fraîche, détaillée, doucement épicée avant de délivrer, d'un coup, la tension tel un ressort longuement comprimé par le fameux terroir en question. Grande bouteille qui prouve hors de tout doute l'existence de grands crus en Languedoc. ****, 2 ©. Voilà pour la mise en bouche avant de revenir, à coups de 140 caractères ceux-là, à cette toute dernière dégustation des Amis du vin du Devoir.

Les Amis du vin du Devoir remettent ça

1- Champagne Laurent Perrier Brut LP, France (64,25 $ - 340679): La forte proportion de chardonnay de ce multi assemblage (55 crus) combiné à une portion heureuse de vin de réserve tirent ici la finesse vers le haut et tracent une ligne claire où pureté, subtilité et harmonie flirtent ici littéralement avec le bonheur de boire bon. Très bon même. Enthousiasme partagé de tous ce soir-là. Exquis. ****, 1

2- Oda Veranda 2010, Chardonnay, Vallée Bio-Bio, Chili (24,70 $ - 11039779): Le chardonnay se fait ici courtois sous les doigts du Québécois Pascal Marchand. Flaveurs discrètes à peine soutenues par le boisé, rondeur sur le fruit puis, rapidement, finale marquée par l'amer. Une volaille aux olives a été suggérée pour l'accompagner. ***, 1

3- Côte de Nuits-Villages «Coeur de Roche» 2009, F. Magnien, France (27,35 $ - 11392741): Nouvel arrivage de ce pinot qui a rapidement fait fléchir l'assemblée par la définition nette de son fruité, mais aussi par cette bouffée de fraîcheur printanière qui gommait ce soir-là l'hiver de force. Magique de souplesse, mais aussi suffisamment fourni pour faire lever la perdrix ou le magret de canard. Personne n'avait la langue de bois sur ce vin! ***1/2, 1

4- Pinot Noir 2010, Doctor's Block, Saint Clair, Nouvelle-Zélande (28,25 $ - 10947724): N'a pas souffert d'un millilitre derrière le bourgogne. Aromatique, détaillé, à peine dépaysant par sa touche épicée, ce beau pinot avait le vent dans les voiles en raison de ce fruité mûr mais sans excès, généreux, soutenu, de belle longueur. *** ou ***1/2,1? Assemblée certes partagée, mais heureuse!

5- Syrah 2005, The Ojai Vineyards, Roll Ranch Vineyard, Californie, États-Unis (46,75 $ - 11383490): Robe encore sombre, et fruité évocateur du terroir «chaud» qui l'a vu naître, ce rouge vineux, capiteux et riche à défaut peut-être de profondeur et de complexité s'est rapidement chargé d'en tartiner une couche sur les langues présentes ce soir-là. Viandes braisées assurément. Cher cependant. ***, 2 ©

6- Montessu 2009, Isola dei Nuraghi, Santadi, Sardaigne, Italie (24,65 $ - 11098322): Enthousiasme général ici pour un vin qui ramène sans cesse au premier plan cette idée si chère de terroir, avec cette salinité minérale typique, ce carignan vieux au goût si original qu'il semble d'un autre âge, hors des sentiers confortables et balisés des vins modernes. Unanimité sur un bon couscous merguez. ***1/2, 2 ©

7- Château Laffitte-Teston 2008 Vieilles Vignes, Madiran, France (22,15 $ - 747816): Le tannat joue encore les solides pour un rouge ici immuable, tannique oui, mais sans rugosité ni animosité, de belle densité, profond sur le plan fruité, mais tout de même doté d'une pointe d'austérité qu'un rognon à la moutarde ou un pâté de campagne sauront amadouer ***,1 ©. Comparez-le avec l'un de mes coups de coeur 2011: ce Madiran du Domaine Labranche-Laffont 2009 (15,80 $ - 919100) de la charmante Christine Dupuy, un petit monument de fruit à la gloire du vin! ***1/2, 2 ©

8- Cuvée Charlotte 2009, Domaine les Brome, Estrie, Québec (16,90 $ - 11106661): Dégusté à l'aveugle, cet assemblage de seyval blanc et de geisenheim a délié unanimement les langues avec une franchise qui aurait plu à Léon Courville lui-même! Tous évoquaient de beaux terroirs... hors Québec. Aromatique, bien net, engageant, tout en offrant rondeur et une jolie plénitude, ce blanc sec joue sur plusieurs registres sans lasser. Étonnant. Surtout sur des fettucines au saumon fumé ou une volaille au citron. ***, 1

9- Madère Malmsey 10 ans, Blandy's, Portugal (49,75 $ - 10896701): Trop rares sont ces occasions de se frotter avec ces grands vins mutés aux contrastes si vertigineux que la langue elle-même nécessite un modèle de GPS dernier cri pour se rassurer sur la trajectoire. Évidemment intense et prégnant derrière sa robe rousse-verte, alternant sucrosité, vivacité et amertume avec une harmonique digne d'une cantate de Bach réinterprétée par Gerry Boulet. Longue finale sur le rancio noble. Tarte à la farlouche? ****, 3

Prochaine rencontre des Amis du vin du Devoir le 13 février prochain avec, comme pivot central, une thématique amoureuse autour de la Saint-Valentin. En attendant, la semaine prochaine, sommelières et sommeliers vous livrent leur coup de coeur du moment pour Noël!

Capacité du vin à se bonifier: 1, moins de cinq ans; 2, entre six et dix ans; 3, dix ans et plus. ©: le vin gagne à séjourner en carafe.

***

Les vins de la semaine

La belle affaire
Colonia Las Liebres 2010, Bonarda, Mendoza, Argentine (12,80 $ - 10893421)
Ce bonarda fait tout pour s'attirer les faveurs du dîneur du temps des Fêtes dont les boulettes au girofle et la tourtière demandent réparation. Il y a du glissant dans ce fruité abondant, bien frais, épicé, généreux, convaincant. Servir à 16 °C. 1

Le velours
Château Franc La Rose 2009, Saint-Émilion Grand Cru, J.L. Trocard (32,50 $ - 10752855)
J'étais sur place en 2009. Il y avait dans l'air la fin agonisante d'un été repu, riche en propositions fruitées, en tous points capiteuses. Trocard a mit ça en bouteille, balisé d'un boisé juste et de beaux tanins moelleux. 2

La primeur en blanc
Sauvignon Blanc 2010, Tohu, Marlborough, Nouvelle-Zélande (19,90 $ - 10826156)
Si ce sauvignon des Antipodes est déjà un «repas» en soi en raison du foisonnement de flaveurs et de la luxuriance colorée et fournie qui lui sert de cadre, c'est sur des fettucines au saumon fumé et sur le chèvre frais cendré qu'il explose. Détonnant! 1

La primeur en rouge
Domaine Vieille Julienne «lieu-dit Clavin» 2009, Côtes-du-Rhône (26,20 $ - 10919133)
Au-delà du «simple» côtes-du-rhône régional, cette cuvée signée Daumen invite à resserrer les rangs derrière un fruité d'une exemplaire lisibilité, alliance de puissance et d'élégance jamais contradictoires. Et puis ce goût, pur, détaché du terroir... 2.

L'émotion
Barolo 2007, Beni di Batasiolo, Italie (26,90 $ - 10856777)
À ce prix, il dépasse d'un bon bouchon tous les autres candidats en rayon de la célèbre appellation. Une bouteille, fringante, puissante, hautement pénétrante sur le plan aromatique et gustatif, au fruité dense à défaut peut-être d'être nuancé. Mais ça viendra! 2

***
Jean Aubry est l'auteur du Guide Aubry 2012 «Les 100 meilleurs vins à moins de 25 $».

À voir en vidéo