Questions d'image - «Le plus meilleur pays du monde»

Il m'arrive ces jours-ci de m'ennuyer de Jean Chrétien. Non point parce que j'affectionnais toute sa vision politique, mais parce que je savais qu'il défendait — bec et ongles — le rôle du Canada devant le concert des nations, tout en respectant son image tant à l'intérieur du pays qu'à l'extérieur de ses frontières.

Les plus souverainistes trouveront qu'il en faisait parfois un peu trop, mais il faut bien avouer qu'il n'avait pas son pareil pour exprimer sa conviction canadienne, surtout lorsque, dans le style qui le caractérisait si bien, il proclamait le Canada le «plus meilleur pays du monde» — du moins, la formule lui a été attribuée, même s'il s'avère difficile de faire la preuve que c'est lui qui en est le père.

Par les temps qui courent, je ne suis pas certain que Stephen Harper saurait se montrer aussi démonstratif et convaincant pour vendre aux Canadiens, aux Québécois et à l'étranger la vision de «son Canada», qui, aujourd'hui, tire nettement de l'arrière dans sa cote d'amour — ici comme partout sur la planète.

D'innombrables lettres, articles, pamphlets, de citoyens, de personnalités ou encore de chroniqueurs d'ici et d'ailleurs, jettent désormais l'opprobre sur le Canada et les politiques du gouvernement conservateur. On y parle de scandale, de régression, de mépris, quand ce n'est pas de honte.

Sur le plan de l'image, c'est un même un vrai gâchis.

Voilà pourtant un pays qui a tout pour se faire aimer. De manière quasi mythique, il demeurera le pays de Croc-Blanc des romans de Jack London: celui des grands espaces et des paysages à couper le souffle. Mais dans l'imaginaire des étrangers, «ma cabane au Canada», si joliment chantée par Line Renaud, n'est plus forcément blottie au fond des bois, mais plutôt sise sur les bords d'un lac de boue, souillé par les déchets de l'exploitation des sables bitumineux de l'Alberta, tant les photos de ces désastres écologiques ont fait le tour du monde.

Sur le plan de sa réputation, le Canada a longtemps incarné l'image d'un grand pays tolérant, d'un pays neutre capable de s'opposer avec vigueur aux actions et opinions de son voisin du sud. Un pays également debout par rapport à l'Europe, mais surtout de la France et de l'Angleterre, dont il est l'enfant maudit. Un pays qui, sans être le champion du monde de l'environnement, savait, à tout le moins, se montrer sensible et solidaire sur les enjeux et les défis écologiques de la planète.

Enfin, le Canada représentait par essence cette grande nation non engagée militairement, qui s'évertuait à faire jouer à son armée, par le truchement de l'ONU, un rôle de soldat de paix et d'assistance humanitaire auprès des populations civiles aux prises avec la turpitude des conflits mondiaux.

Deux amis: l'Alberta et le Texas


L'influence du gouvernement du Canada rétrécit comme peau de chagrin. Ses accointances avec la droite américaine du Tea Party réduisent la relation canado-américaine à un axe pétrolier Alberta-Texas, marquant de facto le camp choisi par Stephen Harper au mépris de l'écologie planétaire et de tout sens raisonnable et citoyen.

Sa «ré-allégeance» exagérée à la monarchie britannique au mépris du chemin parcouru depuis le rapatriement de la Constitution prend l'allure d'une véritable provocation à l'endroit de ceux qui se sont battus pour l'autonomie du Canada et, bien évidemment, pour une grande majorité de Québécois. Une façon comme une autre d'exacerber ou de réveiller des luttes ancestrales d'une côte à l'autre du Canada.

Ce que Stephen Harper ne voit pas venir (ou ce dont il ne se soucie guère à dire vrai), c'est que ces distorsions d'image se révéleront à la longue très pesantes, et même dans un pays qui donne l'apparence d'une stabilité économique. Une économie dont il se fait le chantre et dont les fondements financiers reposent davantage sur un système et des chartes bancaires autonomes que sur la réelle performance du programme économique de son gouvernement.

Une influence internationale qui rétrécit et un fossé qui s'agrandit entre un Canada de l'Ouest et un Canada de l'Est.

«Le plus meilleur pays du monde» de Jean Chrétien a du plomb dans l'aile. En parasitant l'image et le rôle du Canada, en affirmant — tel que cela avait été promis en campagne électorale — son virage à droite, Stephen Harper et son gouvernement font fausse route. Tôt ou tard, ces grands déficits de réputation s'avéreront nocifs. Et constitueront un passif très lourd qu'il faudra, un jour, payer à gros prix.

On ne se moque pas impunément de l'image de son pays quand on est chef de gouvernement.

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Jean-Jacques Stréliski est professeur associé à HEC Montréal, spécialiste en stratégie de l'image.

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