Le toucher, un mal-aimé à réhabiliter

Sous la houlette des technologies, notre rapport aux objets et à la communication se fait de plus en plus tactile.
Photo: Agence France-Presse (photo) Emmanuel Dunand Sous la houlette des technologies, notre rapport aux objets et à la communication se fait de plus en plus tactile.
Les déclarations d'amour en format message-texte s'écrivent de la même façon, tout comme le tweet de fin de journée, le paiement de facture, le lancement d'un oiseau contre des assemblages de cochons dans Angry Birds ou le travail de plomberie ludique pour venir en aide au crocodile de Water?, le jeu. Ce sont des exemples.

Or, en phase plus qu'ascendante dans les environnements numériques, le toucher est un sens qui n'a jamais été autant malmené dans les dernières années. La faute à l'hygiénisation à outrance de nos milieux de vie et de nos relations interpersonnelles. La faute aussi à la pandémie faussement anticipée de la grippe A (H1N1) en 2009, qui, tout en remplissant les coffres des marchands de vaccins, a aussi rendu durablement suspecte — et menaçante — la simple poignée de main et le petit bec plein d'amour délicatement posé sur une joue. Sordide.

Avec le recul, le constat est donc troublant. Aujourd'hui, «les gens touchent plus à leur machine qu'à autrui», expose dans ses pages la toute nouvelle et très séduisante revue sociologique z.a.q. — pour Zone d'aménagement du quotidien —, qui, dans son deuxième numéro, celui de l'hiver 2011, a décidé de mettre le toucher sous ses projecteurs. En 60 pages.

Et, bien sûr, ça donne envie de mettre la main dessus, histoire de comprendre un peu plus le rapport trouble qui nous lie désormais à lui, à l'ère de la société de la peur et des outils de communication avec écrans tactiles.

La réflexion est évidemment cruciale et on comprend rapidement pourquoi. C'est que le toucher n'est pas seulement un vecteur de bactéries et de bibittes ou une intrusion dans nos bulles de plus en plus aseptisées. C'est un «moyen d'action et de connaissance, mais aussi un mouvement vers l'autre. Et tout au long de la vie, il saura rappeler notre condition d'être humain pour laquelle le besoin de contacts physiques avec autrui est essentiel», rappelle en guise d'ouverture Alexandra Schilte, l'éditrice de cette publication à cheval entre le livre et la revue, qui flirte avec l'analyse, l'art et le divertissement.

Le toucher est donc intimement lié à la condition humaine. Ne pas toucher, finalement, nous amènerait aussi à rompre un peu avec cette humanité. Une rupture que le Canada semble avoir déjà bien amorcée, et pas seulement en faisant monter, disent les mauvaises langues, son aile droite dans les sphères politiques et médiatiques. Que non!

C'est un sondage Léger Marketing mené récemment pour une marque de crème hydratante qui le démontre. Près du tiers des répondants y déclarent en effet ne toucher personne, mais vraiment personne, pendant une journée complète, et ce, sur une base régulière.

Dans z.a.q., l'ethnologue Christian Bromberger met le doigt sur la dérive: «Manger avec ses doigts, se gratter, taper sur l'épaule d'un camarade, tâter la marchandise... apparaissent comme des gestes d'un autre âge ayant échappé à la discipline et à la bienséance tactiles qui se sont imposées, écrit le penseur. Le toucher connote surtout désormais le comportement enfantin, l'arriération, la rusticité, la vulgarité, voire le vandalisme.»

Les puritains, oui, ceux-là mêmes qui se font prendre en photo avec le père Noël, sans le toucher mais en tenant une arme à feu entre les mains — oui, oui, c'est offert en ce moment même dans un centre commercial de Scottsdale, en Arizona —, ont triomphé d'un des cinq sens communs. Et la carence se fait maintenant sentir, rappelle la revue-bouquin z.a.q., après avoir rappelé l'importance physiologique du toucher. «De 1995 à 2005, la proportion de Québécois de 12 ans ou plus ayant consulté un intervenant en soins de santé non traditionnels au cours de la dernière année a doublé, passant de 7 % à 15 %, peut-on lire. La massothérapie remporte la palme: près d'un Québécois sur 10 a consulté ce type d'intervenant en 2005», pour se faire finalement toucher par un professionnel puisque les amateurs n'osent plus être au rendez-vous. La modernité, cette petite sournoise, ne souffre pas, elle, de carence de surprises.

Et tout ça conduit où? Difficile à dire: ça conduit à toucher le fond pour certains, à toucher le pactole pour d'autres, à moins que l'on décide collectivement de mettre le doigt sur la table — avec le poing qui va avec — pour appeler à la résistance et à la réhabilitation du toucher. Sans arrière-pensées, bien sûr.

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