Andrée Ferretti, le roman d'une vie

Roman non autorisé d’Andrée Ferretti prend parfois des allures de roman à clés.<br />
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Roman non autorisé d’Andrée Ferretti prend parfois des allures de roman à clés.

D'un côté, la militante, indépendantiste de la première heure et féministe convaincue. De l'autre, l'écrivaine, qui publie à 76 ans son quatrième roman. Mais dans le cas d'Andrée Ferretti, peut-on vraiment séparer les deux?

Pas de rupture entre la femme de conviction qu'elle a toujours été et l'auteure de fiction qu'elle est devenue au milieu des années 1980. Pas plus qu'a-vec l'essayiste qui a cosigné avec Gaston Miron une anthologie des Grands textes indépendantistes en 1992.

C'est ce qu'Andrée Ferretti elle-même soutenait à la parution de son roman précédent, il y a quelques années. Elle arguait que, chez elle, «l'oeuvre n'existe qu'enracinée au coeur d'une lutte contre toute forme de domination».

Pas étonnant de tomber sur ceci dans son nouveau roman: «À l'instar de tout artiste, je désire créer un oeuvre pour défendre une vision du monde.»

C'est bien d'une vision du monde, d'abord et avant tout, qu'il est question dans cette oeuvre de fiction. Une vision du monde rendue à travers un personnage de fiction qui lutte contre toute forme de domination.

Elle s'appelle Fleur Després, elle est née «le jour de la déclaration de la Seconde Guerre mondiale». Elle a milité toute sa vie pour l'indépendance du Québec et s'avère une féministe convaincue.

La dame s'est rendue célèbre surtout par ses photos. Des photos de reporter, prises sur le vif, lors de conflits internationaux et d'événements importants au Québec. Mais aussi des photos d'artiste.

Et puis, sa vie amoureuse mouvementée n'est pas passée inaperçue, elle a nourri les médias un temps, les journaux à potins en particulier. Enfin, autre sujet de curiosité: la mort suspecte de son mari.

Fascinée par le personnage, une jeune romancière mandatée par un éditeur qui connaît bien Fleur Després se propose d'écrire sa biographie. Elle se présente chez elle. Et se fait rabrouer. Pas question de collaborer.

Peu importe, la jeune romancière ne se laisse pas décourager. Elle entame ses recher-ches, rencontre des témoins, fouille les archives. Et bouche les trous avec son imagination. Bref, quand l'information manque, elle invente, va jusqu'à se mettre dans la peau de Fleur Després, racontant au «je» sa vie comme un roman.

Non autorisé

Car c'est bien d'un roman qu'il s'agit finalement, d'un «roman non autorisé», comme l'indique le titre de l'ouvrage d'Andrée Ferretti. Tout est là pour nous le rappeler.

La mise à distance opère constamment.

Habile procédé: les tâtonnements, les questionnements de la jeune romancière sur sa propre démarche parsèment le récit. Ainsi: «Désormais, je me sens autorisée à recréer la vie de Fleur Després, sans constamment me soucier de la plate réalité, en m'inspirant toutefois des péripéties connues de sa vie publique et privée.»

Elle ajoute: «Il n'y a pas de genre littéraire qui ne soit la fausseté même, nous le savons, comme nous savons que seule la littérature pénètre le réel.»

Seule la littérature pénètre le réel? Vraiment? Ce qui est sûr, c'est que le personnage qui s'incarne sous nos yeux, cette Fleur Després que l'on sait pourtant appartenir à la fiction, semble bel et bien pénétrer le réel.

À travers elle, à travers son histoire, c'est l'histoire politique du Québec des 50 dernières années que l'on revit. C'est la mort de Duplessis, l'arrivée au pouvoir de l'équipe du tonnerre, le réveil de la nation. Puis, la Crise d'octobre, la Loi des mesures de guerre, les arrestations. Le PQ de Ti-Poil, les deux référendums...

Parallèlement, c'est aussi les grands conflits internationaux de la deuxième moitié du XXe siècle qui se rappellent à nous. À commencer par la guerre d'Algérie, qui occupe une grande place dans le récit. Les rapprochements entre la situation là-bas et l'indépendance du Québec comme projet sont d'ailleurs nombreux.

Politique

Très politique, ce Roman non autorisé. Très engagé. Parfois plus près de l'essai politique que du roman, d'ail-leurs. C'est bien la vision du monde de l'auteure — fût-elle cachée derrière la jeune romancière, elle-même cachée derrière Rose Després dont elle affirme que la vision du monde lui va «comme un gant» — qui transparaît. Peut-être trop, de façon trop appuyée. Le jupon dépasse, comme on dit.

On n'est pas loin de l'écriture au service d'une cause, par moments. À travers les mille et une péripéties de la vie de l'héroïne, le discours — fût-il situé dans un contexte de fiction — prend souvent le pas sur l'action. Ce que l'on peut déplorer. Mais ce parti pris de l'auteure n'entache pas la force, la densité de son propos.

Paradoxalement, c'est là que se situe en grande partie l'originalité de ce Roman non autorisé. Nous sommes loin, très loin de la production romanesque de l'ère du vide, de l'écriture du genre télé-réalité, du nombrilisme.

Ce qui distingue aussi le livre d'André Ferretti, c'est le style. Un style plutôt classique. Qui tient ses promesses la plupart du temps. Malgré quelques circonvolutions, quelques formules ampoulées.

Ce qui par-dessus tout fait de ce roman, qui prend parfois des allures de roman à clés, une oeuvre exceptionnelle, c'est l'amalgame qu'on y trouve entre le politique et l'intime. C'est la sexualité sans tabou qui le traverse. C'est le lien entre le corps et la pensée qu'on y trouve. C'est la quête de liberté qui le porte, finalement.

Un roman à son image: c'est ce que nous offre Andrée Ferretti. Qui pourrait le lui reprocher?
2 commentaires
  • Jean Tremble - Inscrit 10 décembre 2011 16 h 34

    Écrivain

    J'ignorais que Mme Ferretti était écrivain... C'est une grande dame, dans la lignée de Rosa Luxembourg.

    Je vais avoir la curiosité de lire au moins un de ses romans.



    P.-S. : Le mot écrivain, c’est comme le mot table ; en dépit du genre grammatical, ce n’est pas véritablement sexué...

  • France Marcotte - Abonnée 11 décembre 2011 18 h 21

    Culture sans intention

    "On n'est pas loin de l'écriture au service d'une cause, par moments", dit madame Laurin.

    C'est plutôt rare maintenant, n'est-ce pas?
    La culture au Québec était-elle au service d'une cause quand elle était presque toute tournée, spontanément, sans concertation, vers l'affirmation nationale?

    Et maintenant qu'elle est disparate, sans lien avec la situation politique, comme indépendante d'elle, ne souffre-t-elle pas de ne pas avoir de fil conducteur qui lui donne un sens pour notre avenir?