Essais - Toutes sortes de glorieux

Les sports d'endurance ont quelque chose d'épique. Entre le départ et l'arrivée d'une étape montagneuse du Tour de France ou d'une course de 50 km en ski de fond, une histoire se déroule. Guy Lafleur et Bruny Surin ont réalisé des exploits éclatants.

La carrière du cycliste et fondeur Pierre Harvey, moins tapageuse, impressionne autrement. Dans la durée, à chaque course, l'athlète offrait le beau specta-cle presque troublant de la ténacité vécue dans la solitude.

Le marathon, par la pureté du geste qui le définit et la démesure de l'effort qu'il requiert, incarne la quintessence de cette noblesse sportive. Dans Marathon(s), un ouvrage de luxe richement illustré, l'écrivain français Bernard Chambaz, qui a beaucoup écrit sur le cyclisme en s'inspirant de sa propre pratique de ce sport, rend hommage à la plus prestigieuse des compétitions sportives en racontant son histoire et en portraiturant ses héros.

Contrairement au ski de bos-ses, à la planche à neige ou à la nage synchronisée, le marathon a une histoire. Des céramiques grecques qui datent d'avant Jésus-Christ montrent des hommes nus en plein élan athlétique. La fameuse bataille de Marathon, qui oppose les Grecs aux Perses, a lieu en -490. Philippidès, souvent considéré comme le premier marathonien de l'histoire, a bel et bien couru une très longue distance à cette occasion, mais c'est plutôt un dénommé Euclès qui aurait parcouru les 42 kilomètres séparant Marathon d'Athènes pour annoncer la victoire avant de mourir. Chambaz, qui s'amuse aussi à commenter la foulée des dieux grecs eux-mêmes, raconte ces faits d'armes et de pieds dans un style poétique évocateur et parfois déconcertant. Il est vrai que suivre des dieux qui courent n'est pas un art facile.

L'ère olympique

Quittant l'Antiquité pour l'ère olympique, l'écrivain nous offre ensuite les plus belles pages de son hommage. À Athènes, en 1896, le berger grec Spiridon Louys entre dans la légende en remportant le premier marathon olympique de l'ère moderne en moins de trois heures. Parmi ses successeurs, on compte nombre de figures originales et attachantes.

En 1904, à St. Louis, un certain Lorz, présumé vainqueur, est dépouillé du titre quand on découvre qu'il a fait une douzaine de kilomètres en voiture, «tout en encourageant par la vitre les coureurs». En 1908, à Londres, Dorando Pietri entre dans le stade en tête de la course, mais titubant. Conan Doyle lui-même le soutiendra jusqu'au fil d'arrivée. Le coureur sera disqualifié, mais il deviendra un héros. À Amsterdam, en 1928, Abdel El-Ouafi, un ouvrier de chez Renault, fume une cigarette après sa victoire. Accusé de «professionnalisme», il sera lui aussi disqualifié. On imagine qu'il en a alors grillé au moins une autre.

Certains champions surprennent par leurs méthodes d'entraînement. L'Argentin Cabrera, qui gagne à Londres en 1948, «se contentait de trois fois vingt kilomètres par semaine». Le Français Alain Mimoun, médaillé d'or de Melbourne en 1956, n'avait jamais couru plus de vingt kilomètres en une seule course avant de prendre ce départ. «Monsieur Mimoun, nous avons un point en commun... nous durons», lui dit alors Charles de Gaulle. L'Américain Salazar, pour s'accoutumer au climat de Los Angeles avant les Jeux de 1984, «se prépare sur un tapis roulant, dans son garage, le moteur de sa voiture en marche».

Les deux plus grandes figures de toute cette histoire restent le Tchécoslovaque Emil Zatopek, déjà chanté par Jean Echenoz dans Courir (Minuit, 2008), et l'Éthiopien Abebe Bikila. En 1952, à Helsinki, le premier, avec ses grimaces et son «allure contorsionnée», remporte le 5000 m, le 10 000 m et le marathon. Son style laborieux est souvent l'objet de moqueries. «Quand le style comptera en course à pied, comme en patinage artistique, je m'appliquerai», réplique-t-il.

À Rome, en 1960, Bikila gagne le marathon olympique, diffusé pour la première fois à la télé, en bouclant le parcours en 2 h 15 min 16 s. Il court pieds nus. Chaussé, il remet ça à Tokyo, en 1964, en 2 h 12 min 11 s. Un accident de voiture le clouera à un fauteuil roulant en 1969.

Où sont les femmes?, demanderont peut-être les esprits progressistes. Le marathon olympique ne les accueille qu'à partir de 1984. L'Américaine Joan Benoit, surnommée «Marathon woman», gagne alors l'épreuve, en courant plus vite que Zatopek à l'époque. Dès 1966, cependant, des audacieuses s'étaient infiltrées dans le peloton du marathon de Boston. Une photo de ce livre montre d'ailleurs un organisateur pourchassant une concurrente pour l'expulser de la course en 1967. En 1972, la compétition s'ouvrira officiellement aux femmes.

On entend parfois dire que les intellectuels méprisent le sport, qu'ils l'assimilent à une activité bassement populaire. La vérité est toute autre. Il y a, en effet, bien plus d'intellectuels qui aiment le sport que de sportifs qui aiment la culture. Bernard Chambaz, avec ce beau livre, en fournit une preuve supplémentaire, tout en rappelant que le style, en course comme dans la vie, importe plus que le chronomètre.

Une sociologie du CH

Le Canadien de Montréal. Une légende repensée n'est pas vraiment un «beau livre», même s'il est plutôt joli avec sa couverture qui reproduit un graffiti, inspiré par le masque de Dryden, du peintre Serge Lemoyne. Dirigé par les sociologues Nicolas Moreau et Audrey Laurin-Lamothe, ce collectif propose, en sept contributions, «un regard critique et réflexif sur le Canadien».

Suzanne Laberge y revient sur l'affaire Richard-Campbell de 1955 pour montrer que l'efficacité du sport «dans la mobilisation des collectivités et dans le passage à l'action est parfois supérieure à [celle de] bien des discours idéologiques». Le théologien Olivier Bauer y poursuit, pour sa part, son exploration de la «religion» du Canadien.

Dans la contribution la plus originale de ce collectif, Nicolas Moreau et Chloé Nahas montrent que les qualités qu'on attribue aux joueurs du Canadien constituent les nouvelles normes sociales. Ainsi, il faudrait, aujourd'hui, être performant, unique et capable de «faire la différence», bien gérer ses émotions et combiner plaisir et ardeur au travail. Pour les travailleurs à la petite semaine, être un glorieux à la manière des Glorieux, c'est-à-dire un individu qui gère sa vie comme une entreprise sans contester, est une bien lourde commande, pas nécessairement libératrice.

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louisco@sympatico.ca

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Marathon(s)
Bernard Chambaz
Seuil
Paris, 2011, 168 pages

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Le Canadien de Montréal
Une légende repensée
Sous la direction d'Audrey Laurin-Lamothe et Nicolas Moreau
PUM
Montréal, 2011, 146 pages
2 commentaires
  • Yvon Bureau - Abonné 10 décembre 2011 11 h 07

    Glorieusité et la sagesse

    D'abord, disons que les joueurs de hockey ou de tous les autres sports professionnels, ne sont pas des joueurs, mais des TRAVAILLEURS soit du hockey soit... Tellement d’heures/jour à pratiquer, à pratiquer…, à être loin des autres réalités.

    À ce titre, plusieurs autres professionnels peuvent être donnés à la Gloire, à l'admiration.

    La sagesse se tient loin du trop, de l'extrême, surtout dans l'angle gagnant-perdant. Vive le sport gagnant-gagnant, pour le plaisir de réaliser de beaux jeux, de vivre une saine compétition.

    Nos enfants ont besoin de nous voir nous émerveiller devant ces glorieux ET devant bien d'autres personnes dignes d'admiration tels des gens généreux, solidaires, heureux, satisfaits, aimants, sages, sereins…

    La Sagesse se tient dans le «ET» et «D'un côté..., d'un autre côté...».

    Trop de glorieusité «boustée» est à tenir au loin. Un peu, ça peut être comme du crémage, bien loin du gâteau.

  • Geoffroi - Inscrit 10 décembre 2011 22 h 58

    La légende est préférable à la réalité

    « Pratiqué avec sérieux, le sport n'a rien à voir avec le fair-play. Il déborde de jalousie haineuse, de bestialité, du mépris de toute règle, de plaisir sadique et de violence; en d'autres mots, c'est la guerre, les fusils en moins. »

    de George Orwell