Éloge de l'unilinguisme

Les sceptiques auront donc été confondus, comme disait un célèbre capitaine. Les médias ne nous avaient-ils pas annoncé que le plat pays n'avait plus de gouvernement et qu'il allait à coup sûr éclater? Avec leur art du compromis, les Belges auront fait mentir ces oiseaux de malheur.

Cette semaine, le nouveau premier ministre socialiste, Elio di Rupo, semblait même dire que la Belgique sortait de cette crise renforcée. En effet, le gouvernement, dirigé pour la première fois depuis 37 ans par un Wallon, mettra en branle deux grandes réformes qui devraient intéresser les Québécois.

La première est une réforme constitutionnelle comme le Canada n'en a jamais connu en 140 ans et n'en connaîtra probablement jamais. Cette sixième réécriture de la Constitution depuis les années 1960 transférera 20 % du budget fédéral aux entités fédérées. Ces transferts concernent les allocations familiales, l'emploi et quelques compétences plus secondaires. S'y ajoute une réforme du Sénat qui en fera une véritable chambre des régions.

«La Belgique et le Canada sont vraiment des pays très différents, me disait le politologue Marc Hooge de l'Université de Leuven (Louvain). À long terme, la Belgique change et évolue en faisant de petits pas tous les cinq ou dix ans. Ça n'a rien à voir avec le Canada où, sur le plan constitutionnel, tout est toujours bloqué partout.»

Une autre réforme vient confirmer le régime de séparation linguistique qu'a choisi la Belgique dans les années 1960. Reliquat du bilinguisme d'avant cette époque, les 35 communes flamandes de Hal-Vilvorde entourant Bruxelles seront séparées de la capitale et rattachées à la circonscription flamande de Leuven, comme le demandait la Flandre. Seules six communes limitrophes de Bruxelles conserveront un régime d'exception.

Au moment où le mythe du bilinguisme canadien vole en éclats et où la loi 101 fuit de partout, les Québécois auraient intérêt à s'inspirer de l'unilinguisme strict que pratiquent la Flandre et la Wallonie. Il est évidemment question ici d'unilinguisme institutionnel et non pas individuel, puisque Wallons et Flamands sont souvent bilingues, sinon trilingues. Ce qui ne les empêche pas d'appliquer un régime rigoureux de séparation linguistique. Le cas de Bruxelles est à part puisque le bilinguisme vise à protéger les Flamands dans leur propre capitale, où ils représentent à peine 20 % des habitants. Pour le reste, la seule langue de l'administration flamande est le néerlandais et celle de l'administration wallonne, le français. Ici, pas de messages bilingues sur les répondeurs ou de services dans une autre langue pour les immigrants. Même les francophones qui habitent la Flandre sont généralement servis en néerlandais. Pour recevoir des formulaires en français, ils doivent parfois en faire la demande expresse par écrit.

Régime sévère

Ce régime peut paraître sévère, mais il est le seul à pouvoir protéger les néerlandophones de la progression du français qui se poursuit toujours dans la région de Bruxelles. Il a surtout l'avantage d'adresser à tous un message non équivoque: en Flandre, ça se passe en néerlandais!

Pour des raisons historiques et identitaires, les Catalans ont dû choisir un régime différent, où les deux langues coexistent presque partout. Avec pour résultat que le catalan est toujours en Catalogne une langue marginale, notamment dans la presse, la justice, à la télévision et au cinéma. Et les perspectives ne semblent guère réjouissantes, malgré certains progrès dans l'éducation où le catalan est la seule langue d'enseignement jusqu'à l'université.

Ainsi, l'existence significative et symbolique de cégeps anglais accueillant une clientèle francophone et immigrante serait impossible en Flandre, et même en Catalogne. La question n'est pas de savoir s'il faut former ou pas des citoyens bilingues (ou trilingues) — cela concerne l'enseignement des langues secondes. Il s'agit plutôt de se demander si la langue que l'on dit officielle l'est véritablement et quelle est à cet égard la mission de l'État. Pour les Flamands comme pour les Catalans, celui-ci n'est pas tenu d'offrir ou de subventionner un enseignement dans une autre langue que la langue officielle. Ce qui tombe sous le sens, à condition évidemment de respecter les droits des minorités historiques. Libre à ceux qui le désirent d'étudier en anglais, en finlandais ou en chinois à leurs frais. Mais cela ne concerne pas plus les fonctions de l'État que la Régie de l'assurance maladie ne se sent concernée par ces dames qui se font refaire le nez ou les seins à grands frais pour des raisons esthétiques. Il est étrange que ceux qui réclament que l'État québécois se recentre sur ses missions essentielles n'aient pas encore entendu ce message.

Si le Québec était indépendant, il pourrait probablement faire comme les Pays-Bas et demeurer plus permissif sur ces questions. Mais une minorité nationale n'a pas vraiment le choix de demeurer intraitable. Aujourd'hui, le Québec se catalanise au lieu de se flamandiser. S'il doit choisir de rester dans le Canada, il devra se résoudre un jour ou l'autre à des régimes linguistiques de plus en plus séparés.
26 commentaires
  • Catherine Paquet - Abonnée 9 décembre 2011 05 h 04

    La séparation linguistique mènera inexorablement à la séparation politique.

    On peut prédire que la séparation linguistique, voulue par les Wallons il y a plus de 40 ans et maintenant renforcée par les Flamands ne sera pas propice à maintenir le sentiment d'appartenance à la Belgique comme on l'a connue. Les Flamands sont des "étapistes" et on ne doit pas douter qu'ils désirent se gouverner eux-mêmes, en flamand. Il est facile de voir que les Flamands ont accepté que les Wallons exercent le pouvoir maintenant pour pouvoir mieux s'en éloigner et s'en séparer. Si vous aviez la patience de lire les textes qui ont mené à cet accord, après un an et demi de tergiversation, vous verriez que les Flamands n'ont rien cédé d'autres que le pouvoir à un Wallon, pour un certain temps...

  • Catherine Paquet - Abonnée 9 décembre 2011 05 h 15

    Le Québec n'a pas à choisir de rester dans le Canada...

    Très curieuse et étonnante affirmation de ce chroniqueur: " S'il doit choisir de rester dans le Canada, il (le Québec) devra se résoudre un jour ou l'autre à des régimes linguistiques de plus en plus séparés."

    Le Québc n'a pas à décider s'il veut rester dansd le Canada. Le choix et la question, qui a quand même été rejetée à deux reprises serait de savoir si les Québécois veulent se séparer du Canada. Or, plus personne, surtout pas les partis politiques qui se disent indépendantistes, ne sont disposés à poser cette question à nouveau.

    Quelqu'un pourrait-il nous expliquer ce que les Québécois auraient à gagner à se retirer d'un pays qui deviendrait unilingue anglais, et un partenaire auquel on demanderait d'utiliser sa monnaie et de concevoir et structurer ses politiques busgétaires, économiques et fiscales dans la plus parfaite harmonie sinon dans une imitation totale. Comme viennent de la faire les pays de la zone euro.

  • Denis Paquette - Abonné 9 décembre 2011 06 h 31

    Bravo, pour les Belges qui trouvent les moyens d'évoluer

    La difficulté chez nous est premierement le fait que nous sommes colonisés et colonisés nous pensons et agissons.
    Et deuxiemement que nous sommes les voisins des américains et que nous les envions
    Et troisiemement que l'Église Catholique pendant plus d'un sciecle nous a appris a nous soumettre

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 9 décembre 2011 07 h 13

    Excellente chronique !

    .

  • Jean Lapointe - Abonné 9 décembre 2011 08 h 10

    Drôle de façon de dire les choses.


    Si jamais le Québec doit choisir de rester dans le Canada que vous dites.

    Mais jamais le Québec ne va choisir de rester dans le Canada. S'il y reste, ce ne sera pas parce qu'il l'aura choisi mais bien plutôt parce qu'il y aura été maintenu de force.

    On ne peut choisir de renoncer à sa liberté. Si on le fait c'est parce qu'on y est forcé.

    On peut être forcé à renoncer à sa liberté parce que il ne serait pas possible de vivre libre pour différentes raisons, dont des raisons économiques.

    On peut y être forcé aussi parce que d'autres que soi vous empêchent d'y accéder, parce que d'autres que soi ne veulent absolument pas vous l'accorder.

    Il est impensable que quelqu'un ou qu'un peuple puisse renoncer en toute conscience à sa liberté quand celle-ci est considérée comme pouvant être vivable parce que ce serait nier la soif innée de liberté, ce serait nier la force de l'élan vital.