La politique du désabusement

Imaginez un gouvernement qui défend les mensonges de ses ministres, même les plus flagrants. Qui fait de même avec les manœuvres sournoises contre un député adverse, comme celles que subit actuellement le libéral Irwin Cotler. Un gouvernement qui fait fi des faits et de la recherche qui contredisent ses choix, qui fait la sourde oreille à quiconque essaie de le convaincre de mettre de l'eau dans son vin, qui nie les problèmes même quand les plaintes s'accumulent. Un gouvernement, finalement, qui n'en fait qu'à sa tête, qui poursuit ses lubies et trouve l'argent pour les financer (comme ces 7,5 millions qui serviront en 2012 à célébrer le jubilé de diamant de la reine Elizabeth) pendant que des citoyens, ceux d'Attawapiskat entre autres (qui n'ont eu droit qu'à 8,6 millions sur cinq ans pour le logement), n'ont pas de toit digne de ce nom pour passer l'hiver.

C'est pourtant ce qui se passe à Ottawa actuellement et qui alimente fort probablement le cynisme ambiant à l'égard de la politique et le refus de voter d'un nombre croissant de citoyens.

À chaque élection, on voit grossir les rangs des dégoûtés de la politique et le mouvement est particulièrement marqué depuis le tournant du millénaire. Le plus bas taux de participation aux élections fédérales durant tout le XXe siècle était de 66,4 %, un chiffre trompeur car en général, durant cette période, le taux de participation dépassait 70 %. Il a même frôlé 80 % à plusieurs reprises. En 2000, par contre, c'est la chute (61,7 %). On observe un rebond en 2006 (64,7 %), mais pour mieux glisser par la suite. En 2008, le taux de participation est à son plus bas en plus d'un siècle (58,8 %), pour légèrement remonter le 2 mai dernier (61,1 %).

L'organisme de recherche indépendant Samara a tenté, après les élections du printemps dernier, de cerner les raisons qui amènent les gens à bouder les urnes. Dans un rapport qui sera rendu public aujourd'hui et intitulé «Les vrais désabusés: perspectives de citoyens inactifs sur la démocratie et la politique», les chercheurs soulignent qu'il y a des gens qui n'ont aucun intérêt à voter et ne le feront jamais, mais que beaucoup de gens qui aujourd'hui ne votent pas l'ont déjà fait par le passé. Ils ont déjà cru en ce système et l'organisme a voulu savoir pourquoi ils avaient perdu la foi.

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Samara, qui se consacre à l'étude de «la participation citoyenne au sein de la démocratie canadienne», a donc réuni huit groupes d'électeurs, sept composés de personnes devenues inactives et un autre formé de personnes politiquement actives. Il a constaté que les citoyens inactifs, toutes catégories socioéconomiques confondues, ne sont pas ignorants de la chose politique, mais qu'ils ont acquis la conviction, à travers leur expérience personnelle, qu'on ne cherche pas à répondre à leurs préoccupations, que leur parole ne compte pas, qu'on les ignore délibérément. Ils se sentent impuissants et étrangers de tout le processus. Ils en viennent à cette conclusion après avoir eu affaire sans succès au système, un système qu'ils associent indistinctement aux fonctionnaires, aux politiciens et au gouvernement en général.

Fait intéressant, cependant, ces mêmes citoyens désabusés croient, comme leurs concitoyens politiquement actifs, en la démocratie. Ils ne l'assimilent pas à la politique et l'idéalisent même. Leur déception est d'autant plus grande quand, armés d'attentes modestes, ils n'arrivent pas à se faire entendre ou à obtenir l'aide dont ils ont besoin. Le désengagement est alimenté par l'«écart entre la réalité de la politique et leur conception de la démocratie».

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Professeur à l'Université Carleton, André Turcotte a participé à l'étude. Il dit que ces électeurs inactifs «ne sont ni cyniques ni paresseux. Ils sont désabusés parce que le système les a laissés tomber». Et souvent plus d'une fois, ce qui fait qu'il ne sera pas facile de rétablir les ponts entre la politique et eux, dit M. Turcotte. Il n'est pas persuadé par ailleurs que les partis cherchent à remobiliser des électeurs «qui pourraient ne pas être de leur bord».

Il n'est pas impossible cependant d'intéresser à nouveau ces électeurs à la politique, affirme le rapport. Mais certaines conditions doivent être réunies. Il faudrait, par exemple, que ces désabusés sentent que «les politiciens au pouvoir sont à leur écoute et que la politique peut leur être utile au quotidien». On veut se sentir inclus, être capable de se faire entendre par les politiciens et la bureaucratie, voir les élus et le gouvernement faire preuve de plus de transparence, pouvoir juger les résultats et constater une réaction aux préoccupations de la population.

Ce ne sera pas simple. D'abord parce que les politiciens, toutes allégeances confondues, ont une énorme côte à remonter. Ils ont une piètre réputation auprès de tous les électeurs, qu'ils soient actifs ou inactifs. Et eux-mêmes souffrent de désillusion, a constaté Samara dans une étude antérieure réalisée auprès de députés ayant dix ans ou plus d'expérience. Ces élus allaient jusqu'à se sentir impuissants à changer les choses.

Le chemin à parcourir pour redonner vigueur à notre démocratie s'annonce long. Et, avec un gouvernement qui s'en moque, qui pense même que ce désabusement le sert et qui ne cherche qu'à mettre le Parlement au pas, plus tortueux que nécessaire. Malheureusement.

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22 commentaires
  • Marcel Bernier - Inscrit 7 décembre 2011 02 h 42

    Des constats... et puis, après, qu'est-ce qu'on fait!

    Avec tous les constats que vous faites, madame Cornellier, on oserait penser vous voir conclure que tout cela n’a vraiment pas de bon sens et qu’il faut sortir de cette fédération de provinces qui ne représente plus nos valeurs. Mais non, vous acceptez le fait accompli et vous nous sortez votre diagnostic : C'est pourtant ce qui se passe à Ottawa actuellement et qui alimente fort probablement le cynisme ambiant à l'égard de la politique et le refus de voter d'un nombre croissant de citoyens. Si ce n’est pas de la collaboration, ce n’est nullement de l’indignation ou de la révolte. Encore moins un appel à la désobéissance civile.

  • Moteur - Inscrit 7 décembre 2011 04 h 41

    Ne me dites pas!

    ''Il n'est pas persuadé par ailleurs que les partis cherchent à remobiliser des électeurs «qui pourraient ne pas être de leur bord».''

    C'est le centre du problème à résoudre, il me semble!

    Mettre du sable dans l'engrenage, est peut-être l'alternative la plus intéressante pour forcer les choses à évoluer.

    Si tout ceux qui sont frustrés de la situation, soit proche de 60%, cessaient de les écouter comme en fermant la télé pendant 2 ou 3 heures, chaque fois qu'ils verraient un politicien, ça pourrait peut-être avoir un impact. Vous ne perdez rien car de toute façon, ils ne vous écoutent pas!

    Ma proposition du ''Aucunes de ces réponses'' pour le bulletin de vote, était un autre moyen pour rendre visible la frustration.

    C'est ce que je propose mais avec de l'imagination et de la volonté, il y a moyen d'en trouver d'autres!

  • Gaston Bourdages - Abonné 7 décembre 2011 05 h 04

    Tout un papier que le vôtre Madame Cornellier!

    Mille mercis à vous pour TOUS ces tableaux psychosociaux d'une société dont près de 40% de ses membres semblent en avoir ras le pompon de la «chose» dite politique. Votre introduction à elle seule, est capable de secouer toute conscience pour qui la vérité et ses partages appartiennent à leur vertu sociétale. Ah! Ce mensonge! Que ne ferait-on pas, nous êtres humains ( la Bête, à ce que je sache, «dit» la vérité) pour bénéficier des «vertus» (sic...) du mensonge. Quel comportement vicieux que celui-ci! Astuce, perfidie,mensonge, trois ingrédients qui permettraient à Machiavel d'écrire un autre «Du Prince» ci-devant locataire d'un endroit appelé «parlement d'Ottawa»? Nous appartenons, «ma» très chère épouse et compagne de vie,Denise et moi à cette catégorie de gens dits désabusés mais nous continuons à voter. Vrai aussi que la fidélité dite politique est du passé. Aux discours creux...un vote creux! Ce vote qui est loin d'assurer à notre député sa pension législative à moins qu'il ne réponde à nos attentes. Je vous avoue qu'il n'y existe pas «grand'chose» à Ottawa qui nourrit actuellement notre vision d'une société capable de plus grande justice, d'équité et de VÉRITÉ(S).
    Par expériences dites carcérales, je puis vous assurer que ceux des détenus, friands de la chose politique, doivent bien, par les temps qui courent, se gourer parce qu'un menteur en prison y trouve difficilement une niche sociale intéressante.
    Je suis passé par là et j'ai goûté aux couleurs et saveurs des conséquences du malpropre mensonge. Toute une leçon!
    Compassion pour ces membres de ces communautés autochtones!
    Mes respects,
    Gaston Bourdages
    Simple citoyen - écrivain publié «en devenir»
    Saint-Valérien de Rimouski
    http://www.unpublic.gastonbourdages.com
    Site en construction: http://www.myfreedomhurts.com

  • VITRILLOLA - Inscrite 7 décembre 2011 05 h 34

    Démocratie de façade

    Nous sommes dans un régime qui se situe entre l'oligarchie (en grec, le pouvoir d'un petit nombre), une élite qui débat entre elle puis impose ses décisions à la collectivité, et la ploutocratie (le pouvoir des plus riches).

    La démocratie est définie comme "le pouvoir du peuple, par le peuple et pour le peuple".

    Or aujourd'hui, c'est plutôt le pouvoir des riches, par les riches et pour les riches.

    "Sommes-nous en dictature ? Non. Sommes-nous en démocratie ? Non plus. Les puissances d'argent ont acquis une influence démesurée, les grands médias sont contrôlés par les intérêts capitalistes, les lobbies décident des lois en coulisses, les libertés sont jour après jour entamées. Dans tous les pays occidentaux, la démocratie est attaquée par une caste. En réalité, nous sommes entrés dans un régime oligarchique, cette forme politique conçue par les Grecs anciens et qu'ont oubliée les politologues: la domination d'une petite classe de puissants qui discutent entre pairs et imposent ensuite leurs décisions à l'ensemble des citoyens. C'est Davos, FMI, la Banque mondiale, etc...

    Si nous voulons répondre aux défis du XXIe siècle, il faut revenir en démocratie: cela suppose de reconnaître l'oligarchie pour ce qu'elle est, un régime qui vise à maintenir les privilèges des riches au mépris des urgences sociales et écologiques.

    Car la crise écologique et la mondialisation rebattent les cartes de notre culture politique: l'Occident doit apprendre à partager le monde avec les autres habitants de la planète. Il n y parviendra qu'en sortant du régime oligarchique pour réinventer une démocratie vivante. Si nous échouons à aller vers la Cité mondiale, guidés par le souci de l'équilibre écologique, les oligarques nous entraîneront dans la violence et l'autoritarisme."

  • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 7 décembre 2011 07 h 07

    Harper fait ce qu'il a dit...

    Bien que je ne me reconnaisse pas dans le gouvernement Harper, une réalité demeure: le gouvernement Harper fait ce qu'il a promis de faire. Il parle très à droite et agit très à droite. Certes, il fait à peu près tout pour amener le plus grand nombre possible de citoyens hostiles à son gouvernement à ne pas se rendre voter, permettant ainsi à une minorité citoyenne de gouverner en l'élisant correctement. Certes, il s'en trouve parmi celle-ci un bon nombre qui constate son mépris du Parlement et en ressortent moins fiers, mais une chose demeure, Harper ne leur a pas menti sur ce qu'il leur a promis de faire: il leur livre au moins ce qu'il leur a vendu. Que les autres partis en prennent bonne note. La démocratie fonctionne donc encore. Peut-être pas comme je le voudrais, mais elle fonctionne quand même. Mais à quel prix ? Sûrement au prix du respect des institutions parlementaires, de la réputation internationale du Canada (peut-être surfraite) et surtout de la pérennité de certaines lois ne reposant pas suffisamment sur un fort consensus social. De quoi sera fait demain ?