Le chant du cygne de Bob Rae?

Sur le plateau de Tout le monde en parle, Bob Rae n'a pas convaincu Guy A. Lepage du fait qu'il ne briguait plus la direction permanente du Parti libéral du Canada. Le lendemain de l'enregistrement, l'animateur écrivait sur son fil Twitter: «Chef par intérim, Bob Rae ne veut pas devenir chef du PLC. Mais, selon moi, sa campagne pour être élu est néanmoins commencée.»

Le scepticisme de Guy A. Lepage est compréhensible. Il est largement partagé, et cela, pour deux raisons. Depuis que Bob Rae — qui a connu une première vie mouvementée comme néodémocrate à Ottawa et à Queen's Park — s'est réincarné en libéral fédéral, il a tenté deux fois plutôt qu'une de devenir chef de sa formation d'adoption.

Candidat défait en 2006, il avait été écarté sommairement du trône au moment du couronnement hâtif de Michael Ignatieff en remplacement de Stéphane Dion deux ans plus tard. On aura compris que si M. Rae a repris du service en politique fédérale il y a cinq ans, c'était pour un jour devenir premier ministre.

Ensuite, si ce à quoi on assiste cet automne constitue vraiment son chant du cygne, il est conçu et exécuté de façon à lui valoir des rappels.

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Contre toute attente à la lumière de la défaite historique du printemps dernier, le Parti libéral a tiré son épingle du jeu parlementaire depuis la rentrée de septembre. La faiblesse de l'opposition officielle néodémocrate à la Chambre des communes n'est pas étrangère à ce succès d'estime, mais il tient également et essentiellement à la performance du chef intérimaire du PLC.

Sur les banquettes de l'opposition, aucun parlementaire — y compris les sept députés qui briguent la succession de Jack Layton — n'a un gabarit comparable à celui de Bob Rae. Et du côté du gouvernement, aucun ténor — y compris le premier ministre — n'est capable de croiser le fer aussi efficacement en français et en anglais.

Le mois dernier, Bob Rae a été désigné meilleur parlementaire de l'année par ses pairs dans le cadre d'un concours annuel parrainé par les magazines L'actualité et Maclean's. Des membres de toutes les formations ont participé au vote, dont les libéraux, avec seulement une trentaine de députés, ne pouvaient seuls déterminer l'issue.

L'évaluation de la presse parlementaire concorde avec celle des élus. Depuis quelques semaines, plusieurs commentateurs ont écrit en bien sur la prestation de Bob Rae comme chef intérimaire. Elle commence même à avoir des échos positifs dans les intentions de vote.

Récemment, deux sondages plaçaient les libéraux à égalité avec les conservateurs de Stephen Harper en Ontario. Le public ontarien a pourtant longtemps été le plus sévère critique de M. Rae. Son mandat de premier ministre néodémocrate au début des années 90 a laissé de mauvais souvenirs dans l'électorat.

L'ascension actuelle du PLC et de son chef intérimaire ne fait évidemment pas l'affaire de tout le monde — à commencer par le NPD, dont la course au leadership décolle trop lentement au goût de ses stratèges.

Mais ceux qui s'inquiètent de la place grandissante que prend Bob Rae ne sont pas tous néodémocrates ou conservateurs. La bonne presse dont il jouit suscite des tensions au sein de sa propre formation — en particulier dans les rangs du clan ontarien du parti au sein duquel les rancunes des guerres électorales d'antan ont la vie dure.

Une faction du PLC cherche manifestement un poulain de taille à gagner une éventuelle course contre M. Rae. Récemment, le nom du premier ministre Dalton McGuinty a même été évoqué — une idée que le principal intéressé s'est empressé d'écarter. D'autres encore somment Bob Rae de démissionner de son poste de chef intérimaire pour faire campagne à visage découvert.

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En matière de guerres intestines, le PLC n'a rien à envier à ses rivaux. Depuis 25 ans, aucun parti fédéral ne s'est autant déchiré sur la place publique. On n'imagine pas aujourd'hui un Jason Kenney ou un Peter MacKay s'activant à détrôner Stephen Harper comme Paul Martin l'a fait au début du troisième mandat de Jean Chrétien. Même quand Brian Mulroney était au plus bas dans les sondages, aucun ténor conservateur ne réclamait sa tête.

Au cours d'un point de presse pendant la campagne référendaire de Charlottetown en 1992, M. Mulroney s'était fait demander si son impopularité n'en faisait pas un piètre porteur de ballon constitutionnel. Pince-sans-rire, il avait répliqué que, malheureusement, Mère Teresa n'était pas disponible!

Dans le même esprit, les libéraux qui déchirent leur chemise à l'idée encore hypothétique que Bob Rae puisse les mener en campagne électorale en 2015 devraient plutôt s'inquiéter du grand vide qu'il va laisser derrière lui s'il décide de rentrer dans ses terres.

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Chantal Hébert est columnist politique au Toronto Star.

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12 commentaires
  • pierre savard - Inscrit 5 décembre 2011 06 h 31

    Bob Rae

    En 2015, Bob Rae aura 67 ans... Le PLC est en manque de leadership et d'idées.

  • michel lebel - Inscrit 5 décembre 2011 08 h 23

    Vitalité?

    Faute d'idées et de jeunes ou de moins jeunes leaders allumés, le Parti libéral se rabat sur un homme d'expérience fort compétent. Ce n'est pas un signe de grande vitalité pour ce parti. Mais ainsi vont les choses.

  • ysengrimus - Inscrit 5 décembre 2011 09 h 19

    Attention aux ontariens...

    Les ontariens, de gauche comme de droite, gardent un souvenir cuisant de Bob Rae. La grosse dynamo électorale du Canada fédéral ne va pas soudain se reconvertir, comme si de rien, à Monsieur Girouette Sociale...
    Paul Laurendeau

  • Notsag - Inscrit 5 décembre 2011 09 h 41

    N'est-il pas déjà exclus qu'il se présente à la chefferie?

    Pour être nommé chef intérimaire, M. Rae ne s'est-il pas engagé à ne pas se présenter à la chefferie? Question d'avoir un chef intérimaire objectif durant la campagne à la chefferie.

    Si oui, alors pourquoi cette rumeur?

  • Christian Feuillette - Abonné 5 décembre 2011 09 h 59

    Un excellent chef

    Bob Rae fait un excellent travail. Si les sondages lui sont favorables, je ne vois pas comment le PLC pourrait se passer de lui comme chef officiel.