L'histoire des Schiffrin, père et fils

Les gens peuvent se pardonner pour se réconcilier. Par contre, un tel geste est-il possible entre une nation et un individu?

L'autre soir, la France a essayé de faire justement ce geste à l'égard de deux de ses fils rejetés et déshérités — les grands éditeurs André et Jacques Schiffrin — en accordant à André la Légion d'honneur. Pour que la cérémonie au Consulat de France à New York réussisse, deux éléments étaient cependant nécessaires: sincérité de la part du représentant de l'État et satisfaction de la part du récipiendaire. Pas si facile, puisque l'État en question n'est pas toujours franc et André Schiffrin, à mon avis, aurait de quoi être amer envers la France.

L'histoire des Schiffrin, père et fils, n'est pas assez connue dans le monde francophone, encore moins aux États-Unis. Immigrant juif, ayant fui la Russie pendant la Grande Guerre, Jacques Schiffrin s'est établi en France comme éditeur dans les années 1920. Son intelligence s'est vite manifestée dans la création en 1931 de la Bibliothèque de la Pléiade, qui reste la collection de référence de la littérature française. Pour ce succès d'estime et commercial, Jacques est obligé, par manque de fonds, de trouver un partenaire; Gallimard serait le bon choix et Jacques y est embauché pour gérer une nouvelle filiale.

Mais voilà que l'invasion des nazis en 1940 et l'ascension de Vichy avec ses lois antisémites bouleversent la famille Schiffrin. Pour se conformer à la nouvelle donne, Gaston Gallimard renvoie Jacques Schiffrin. Les trois Schiffrin prennent la fuite vers le Midi. Aidés par un Américain, Varian Fry, et leur proche ami André Gide, Jacques, Simone, et André, alors âgé de six ans, se retrouvent à New York. Là, malgré sa pauvreté et son angoisse, Jacques Schiffrin se réinvente comme éditeur des grandes plumes de la résistance; il se retrouvera, enfin, aux côtés d'un autre réfugié d'Hitler, Kurt Wolff, fondateur de la maison Pantheon.

Merveilleusement raconté

Tout cela est merveilleusement raconté par André Schiffrin dans ses mémoires, Allers-retours: Paris-New York, un itinéraire politique, et dans la correspondance recueillie entre Gide et Jacques Schiffrin. On apprend comment les parents ont épargné leur fils adoré de leur chagrin, comment ils ont caché leur aversion pour une société étrangère qu'ils trouvaient froide et isolante. En 1942, Jacques écrit à Gide: «Toussant plus que jamais, et fumant sans arrêt, désespérément triste, avec le sentiment que ma vie est finie et que je traîne inutilement en attendant de crever.» Plus tard: «La seule joie, la seule vie, c'est le Minouche [André].» Ce refus de ne révéler ni aigreur ni désespoir à leur fils est allé très loin; ils envoient, à l'âge de 13 ans, leur enfant unique en France, où il rend visite... à Gaston Gallimard — le même Gallimard qui ne reconnaîtra jamais ses vraies obligations financières, ni sa dette morale, envers Jacques. (Peu de temps avant la mort de Jacques Schiffrin en 1950, une «indemnité» proposée par Raymond Gallimard à Jacques est refusée, considérée comme insuffisante).

Ambivalent au sujet d'un pays qui l'aurait probablement tué, André poursuit une carrière brillante dans l'édition américaine, devenant le directeur de Pantheon. En fait, il se trouve plus proche du monde intellectuel britannique que de celui de sa France natale; cela dit, il publie Foucault, Sartre, Beauvoir et Duras en traduction. Malheureusement, les courants de l'édition américaine vont contre la sensibilité indépendante et gauchiste d'André; il est confronté au durcissement et à la stupidité de la direction de Random House (propriétaire de Pantheon). Indomptable comme son père, André ne se réfugie pas dans l'apitoiement: après sa démission forcée de Pantheon en 1990, il retrousse ses manches et fonde une maison d'édition à but non lucratif, The New Press.

The New Press est déjà un succès lorsque je commence à fréquenter les soirées Schiffrin. Toujours percutantes, toujours alimentées d'esprits ouverts, c'est ce qu'il y avait à Manhattan de plus semblable à un salon littéraire parisien. Toutefois, je n'aurais jamais décrit André comme un Français et non plus comme exilé politique de la France. Je connaissais l'histoire de sa famille, mais André ne jouait jamais le rôle de martyr. Passionné par la politique actuelle, excité par chaque nouveau projet de livre, il ne se penchait point sur son statut de survivant de l'Holocauste et de Vichy.

Surprise


Cependant, on ne peut pas simplement oublier une histoire de famille aussi douloureuse, aussi profonde. La décision d'André et de sa femme, Maria Elena (également une réfugiée politique du fascisme, celui de Franco), de retourner en France en 2003 pour, éventuellement, y passer la moitié de l'année, m'a surpris. Jacques Chirac (contrairement à François Mitterrand, si bien décrit par Alexandre Jardin comme «vichyste light») a fait beaucoup pour reconnaître les crimes de Vichy contre les juifs, mais j'aurais mieux compris si André avait émigré en Angleterre, où il a reçu sa maîtrise de l'Université de Cambridge.

Bref, André s'est relancé en France, où, aujourd'hui, il est mieux connu pour ses écrits et pour ses livres critiques au sujet de l'édition que pour son passé et son père. Selon lui, il voulait simplement se changer les idées. Moi, je préfère penser que cet homme fier voulait récupérer son patrimoine sans ouvertement le revendiquer.

Or, quelle revendication élégante, sans rancune ni mépris! Dans Allers-retours, André arrive même à manifester de la sympathie pour Gaston Gallimard, qui avait renvoyé Jacques Schiffrin dans une lettre de deux lignes: «Devant de telles attaques [venant de la droite antisémite], on imagine le soulagement de Gaston quand on lui a offert la chance de continuer à publier, quitte à licencier certains de ses meilleurs employés et à laisser les Allemands s'emparer de sa revue vedette [La nouvelle revue française]. Il faut reconnaître que beaucoup d'éditeurs se sont conduits de façon bien pire.»

Si j'avais subi une telle spoliation, je ne crois pas que j'aurais pu être aussi généreux. Ce qui me ramène au consulat français le 16 novembre. Le porte-parole de la République française ce soir-là était son ambassadeur aux États-Unis, François Delattre. M. Delattre a très bien raconté le parcours des Schiffrin, avec chaleur et clarté. Plus important, il l'a fait sans euphémismes, en particulier sur le point sensible de Gallimard et la décision de balayer Jacques Schiffrin et de se plier à l'autorité des Allemands.

La Légion d'honneur ne peut pas être octroyée à titre posthume. Par contre, il est évident que la France voulait reconnaître le tort commis contre Jacques en même temps qu'elle voulait honorer André. Bravo à M. Delattre et à ses conseillers d'avoir fait passer ce double message. Chapeau bas à André de l'avoir accepté.

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John R. MacArthur est éditeur de Harper's Magazine. Sa chronique revient le premier lundi de chaque mois.
3 commentaires
  • Pierre-R. Desrosiers - Inscrit 5 décembre 2011 07 h 00

    La France éternelle ...

    Effacer la spoliation et la collaboration en accordant un bout de chiffon, telle est bien la France éternelle.

    Pierre Desrosiers
    Val David

  • Nasboum - Abonné 5 décembre 2011 08 h 09

    Passionant

    Vraiment passionnant, ce parcours des Schiffrin, en particulier le rapport qu'entretient le fils avec la France. Peut-être trouve-t-il là-bas, l'environnement intellectuel qui a fait la force de sa première maison d'édition. Pour Mittérand, vichyste Light, j'attends toujours une relecture véritable des actions de cet homme politique, non seulement durant la 2ième guerre mondiale mais aussi durant la guerre d'Algérie.

  • Gaston Bourdages - Abonné 5 décembre 2011 09 h 06

    Qui, au fond, est le plus grand parmi ces gens du «monde»...?...

    ...si ce n'est Monsieur André? Je salue la dignité de cet homme «sans rancune ni mépris» dont vous racontez Monsieur MacArthur les grandes lignes de l'histoire de vie de la famille Schiffrin.
    De combien d'humilité ce monsieur André a-t-il eu besoin? De cette humilité qui désarçonne, déséquilibre voire déstabilise tout orgueil se «targuant» (sic...) d'être. Quelle valeur peut avoir une «Légion d'honneur», dans de telles circonstances, si cette dernière se veut absentée de demande de pardons?
    Mercis monsieur MacArthur pour votre franchise en nous disant que :«...je ne crois pas que j'aurais pu être aussi généreux».
    Aux membres de la famille Schiffrin, mercis du fond du coeur pour ces généreux partages de dignité, d'humanité et d'humilité.
    Mes respects,
    Gaston Bourdages
    Simple citoyen - écrivain publié «en devenir»
    Saint-Valérien de Rimouski
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