Médias - Les guignols de l'info

Et c'est reparti pour une autre ronde de la grande business de la charité. Et c'est reparti pour le Grand-Guignol de la guignolée des médias.

La première collecte québécoise de nourriture et d'argent aurait été organisée à la fin décembre 1861 par la Société Saint-Vincent-de-Paul. Cent cinquante ans plus tard, voilà les guignoleux des médias de retour pour une dixième mouture de cette étonnante oeuvre philanthropique orchestrée avec la complicité enthousiaste des journalistes-célébrants. La grand-messe sera dite le 1er décembre. Alléluia!

Ainsi va le Québec. Au XIXe siècle, les curetons et les bigotes menaient la grande parade miséricordieuse. Au XXIe, les bonnes dames patronnesses de la presse et les prêcheurs des ondes récoltent la bienfaisance.

Pour y arriver, les médias se vendent. Dans tous les sens. Charité bien ordonnée commence par soi-même.

Une centaine d'entreprises des communications s'adonnent au grand jeu. Toutes les radios. Toutes les télés, y compris les spécialisées. Beaucoup, beaucoup d'imprimés. La rare unanimité d'un monde réputé en guerre ouverte fait que sur le site la grandeguignoleedesmedias.com, le logo de canoe.ca jouxte celui de radio-canada.ca, que Le Journal de Montréal se tient solidairement à côté de La Presse, comme le journal Métro et 24 heures, rivaux gratuits du transport en commun.

Chacun déploie des trouvailles. La Presse met aux enchères un souper avec un chroniqueur-vedette, une journée au bureau avec trois patrons, etc. Radio-Canada confectionne des lots luxueux et les soumet aux mises: une soirée champagne, une sortie en Rolls-Royce, un traitement VIP en collaboration avec le magazine Elle-Québec. L'an passé, l'émission C'est bien meilleur le matin a amassé près de 68 000 $ avec ses paquets-cadeaux.

Le jour G, environ 500 bénévoles, dont beaucoup d'animateurs et de journalistes, prennent les intersections d'assaut pour stimuler les dons des automobilistes et des piétons.

En décembre 2010, la foire aux bons sentiments a récolté à peu près 2,75 millions de dollars.

Mieux vaut ça que rien, surtout pour les pauvres. Merci pour eux.

Seulement, est-ce vraiment le rôle des journaux, des radios et des télés de se prêter à cette grande mascarade dégoulinante de généreuses intentions? Est-ce le rôle des journalistes de s'associer à la vente de produits et de services de luxe pour une raison philanthropique, aussi valable soit-elle? Est-ce aux chroniqueurs de soutenir la charité comme remède à la pauvreté? Est-ce acceptable que les médias, et surtout les médias d'information, fassent mousser leur propre renommée en l'associant à une bonne cause?

Le business autopromotionel de la compassion devient franchement gênant quand on le rapporte au réel intérêt pour le sujet le reste de l'année. La firme de courtage en information Influence communication calcule que la pauvreté a dix-huit fois moins de poids médiatique que les recettes et la cuisine.

On dépasse le seuil de l'hypocrisie pour entrer sur le terrain du charlatanisme de la pitié quand on constate que les médias parlent surtout des pauvres au moment de la guignolée. On répète: ils en traitent quand eux-mêmes en traitent. Le reste de l'année, le sujet passe à la trappe et merci pour le champagne acheté avec des crédits d'impôt en plus, comme quoi c'est bien fait.

Et après, les chroniqueurs et les reporters vont se permettre de dénoncer un artiste qui donne généreusement et le fait savoir pour son autopromotion? Ou les filous des catastrophes qui s'en mettent plein les poches après un tsunami ou un tremblement de terre? Misère...

L'oubli des pauvres, des indigents, des exploités a été souligné ce week-end au congrès annuel de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec dans un atelier auquel je participais comme panéliste, au chic Château Frontenac. Le grand reporter André Noël de La Presse a raconté avoir publié une enquête sur les honteuses conditions de travail et de vie des prolétaires étrangères de l'agriculture, importées au Québec en saison pour récolter des petits fruits. Le dossier n'a pas fait de bruit.

Tant pis, mais M. Noël, lui, a bel et bien fait sa job. Les collègues ne devraient-ils pas multiplier ce genre de reportages et remettre en question les mécanismes sociopolitiques de lutte contre la pauvreté (y compris la charité) au lieu de prendre fait et gestes pour l'un des plus discutables et inefficaces?

Dans guignolée, il y a guignol. Le Grand-Guignol s'agite en manquant de bon goût...

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