Au royaume du crédit à la consommation

Le Canada décroche le titre de royaume du crédit à la consommation. Par ailleurs, depuis la crise de 2008, les défauts de paiement sur les prêts hypothécaires sont en hausse au pays. Le lien entre les deux? Les Canadiens mettent davantage à contribution la plus-value immobilière pour couvrir leurs dépenses courantes. Le piège créé par ce lien entre les deux? Le recours accru à la marge de crédit hypothécaire.

Voilà le portrait. Le ratio d'endettement des ménages canadiens atteignait 146,8 % du revenu personnel disponible à la fin de 2010. Par rapport au PIB, cet endettement frôle les 90 %, contre 40,7 % du PIB pour les ménages américains et 35,7 du PIB pour les ménages japonais. Même dix ans plus tôt, le Canada affichait le rapport endettement des ménages/PIB le plus élevé des 19 plus grands pays industrialisés.

Si on exclut l'hypothèque, la dette à la consommation des ménages a été multipliée par 4,6 en 20 ans au Canada, doublant un revenu personnel disponible multiplié par 2,2 dans l'intervalle. Il en résulte que la dette à la consommation atteignait 45,8 % du revenu personnel disponible à la fin de 2010, contre un taux de 21,8 à la fin de 1990, selon les données de l'Institut de la statistique du Québec.

À l'autre bout de la lorgnette, le taux d'épargne est passé d'un sommet de 20 % (du revenu personnel disponible) en 1980 à un taux de 5 % aujourd'hui.

Cet endettement croissant, combiné à la faiblesse de l'épargne, a évidemment pour corollaire une poussée de l'insolvabilité, qui est passée d'un taux de 1,1 pour 1000 Canadiens en 1980, à 4 pour 1000 en 2010. Au 31 mars 2011, 132 757 consommateurs canadiens s'étaient déclarés insolvables, 89 332 empruntant la voie de la faillite, et 43 425 celle de la proposition concordataire.

Ces données viennent, pour l'essentiel, d'une étude sur le crédit à la consommation postcrise 2008 préparée par Janis Sarra, professeure à la Faculté de droit de l'Université de Colombie-Britannique. À partir de l'analyse de 4000 dossiers d'insolvabilité de consommateurs entre 2008 et 2010, l'auteure conclut que l'accès au crédit, et ses modalités, ne ressortent que de façon marginale dans les raisons évoquées en appui à la faillite ou au concordat. Dans les deux cas, la raison principale mentionnée est le revenu insuffisant, suivi de la perte d'un emploi, puis d'un surendettement. Dans 90 % des cas d'insolvabilité, il y avait la présence d'une dette sur carte de crédit, dont le niveau médian se situait autour de 14 000 $.

Il ressort des dossiers étudiés l'évidence d'un comportement déviant des consommateurs par rapport au crédit. Que nombre de consommateurs éprouvant des difficultés par rapport à l'endettement vivent, de loin, au-dessus de leurs moyens, ce qui les rend vulnérables à un choc, et prisonniers d'un schéma les condamnant à refinancer à répétition une dépense inhérente à un endettement coûteux.

Mais derrière ce constat émerge une autre réalité, plus dérangeante encore. Il est observé que le coût du crédit s'est élevé considérablement depuis la crise de 2008, notamment sur les marges de crédit personnelles. Parallèlement, les statistiques indiquent une hausse prononcée du recours à la marge de crédit hypothécaire. Ce produit, conçu à l'origine pour fournir un financement d'urgence ou pour couvrir un achat important, sert de plus en plus comme compte finançant les dépenses courantes. Pas étonnant, donc, que l'on observe une hausse modérée à forte des défauts de paiement hypothécaires depuis 2008.

Une pratique courante, observée durant l'explosion immobilière d'avant-crise et davantage chez les familles à revenu moyen depuis la crise, a consisté à mettre à contribution sa marge hypothécaire pour rembourser le solde de la carte de crédit poussée à son maximum. Puis à réutiliser la carte de crédit jusqu'à sa pleine limite et alimenter ainsi cette spirale infernale. Dit autrement, la plus-value sur la propriété a servi à rembourser la carte de crédit. Résultat: l'avoir propre sur la résidence a été épuisé, sans empêcher que l'endettement par carte de crédit demeure problématique.

L'auteur indique que le piège peut être d'autant plus grand qu'une pratique croissante en matière d'insolvabilité consiste à recourir, d'abord, à une consolidation des dettes. Or, cette consolidation s'appuie généralement sur une garantie hypothécaire. Cette utilisation à outrance de la marge de crédit hypothécaire crée donc les conditions propices à un défaut de paiement hypothécaire dès qu'une diminution de revenu survient, que ce soit la perte d'un emploi ou un congé pour cause de maladie, voire une réduction des heures supplémentaires travaillées.

Elle rend, le cas échéant, l'exercice de consolidation plus ardu, d'autant que les prêteurs ont resserré leurs conditions sur ce type de prêt depuis octobre 2008. Et qu'au demeurant, la consolidation des dettes n'empêche pas la récidive et la spirale du surendettement.

Enfin, traditionnellement, l'épargne conservée dans la valeur de la propriété servait de liquidités additionnelles lors de la retraite, soit par la réduction de la taille de la propriété ou en s'en remettant à l'hypothèque inversée. Ce recours accru à la marge de crédit hypothécaire peut avoir pour conséquence de faire disparaître ce coussin.
3 commentaires
  • Albert Thibault - Inscrit 26 novembre 2011 10 h 41

    ALARME des comportements vis-à-vis du crédit!

    Bravo et mille fois bravo pour la clareté de votre message sur les comportements de crédit qui se répandent comme un cancer depuis que la valeur des propriétés a accumulé une plus value ces dernières années.
    Vous faîtes prendre concsience aux gens qu'ils s'enfoncent toujours davantage dans un gouffre lorsqu'ils se rendent jusqu'à hypothéquer leur principal actif pour consommer. Merci!

  • Bernard,Clement - Inscrit 26 novembre 2011 19 h 30

    Pas beaucoup de réactions....

    C'est un sujet qu'on n'aime vraiment pas aborder. On s'endette de plus en plus jusqu'à la limite de ses possibilités et on espère que ça va durer éternellement.
    On s'imagine que le crédit à outrance fait partie de notre mode de vie et qu'il faut consommer et consommer encore.
    On se prépare des lendemains douloureux si par malheur les taux d'intérêt augmentent de quelques points et que l'étau se resserre...
    C'est à qui aura la plus belle maison, l'auto la plus dispendieuse sans oublier les derniers gadgets électroniques pour lesquels ils sont même prêts à faire du camping devant les magasins pour être les premiers à les acheter, et ce toujours à crédit.
    La période des Fêtes qui s'en vient nous fera voir encore cette orgie de consommation qui étrangle un peu plus tout le monde à chaque année.
    Avec cet endettement systématique, on ne sait plus comment ça va se terminer. L'exemple de nos voisins américains devrait pourtant nous porter à plus de retenu.

  • Jacques Morissette - Inscrit 27 novembre 2011 11 h 28

    Article très intéressant.

    Cet article est très intéressant. Comme les autres intervenants semblent le dire, pas sûr que les gens qui sont pris dans ce genre de bourbier sont intéressés à lire ce genre d'article. Il pourrait apporter de la lumière pour qui sait voir ses véritables intérêts dans l'enjeu économique qui concerne chacun d'entre nous.