Lunettes roses

Que n'avons-nous pas entendu et lu sur les campeurs urbains à l'indignation à fleur de peau? Pour plusieurs, ils représentent la bonne conscience d'une société qui n'en a guère. Pour d'autres, ils incarnent une expression nouvelle de la guérilla non violente. Certains les considèrent comme l'avant-garde d'une révolution politique en devenir, révolution à construire sur les ruines éventuelles des institutions politiques du système capitaliste.

Ces campeurs ont aussi des vertus qui valent cher de nos jours. Ils sont jeunes, les médias les aiment, ils dédaignent l'argent, le pouvoir, l'autorité et les contraintes sociales. Quelques-uns ont un petit côté anarchiste, une touche romantique qui ajoute à la sympathie qu'ils ont d'abord suscitée. Leur désir de changer les choses en se sédentarisant au coeur de la ville dans des campements de fortune les rend assimilables aux yeux d'un certain nombre aux réfugiés de la planète sans feu ni lieu.

Ils évoquent ces hordes d'exilés des guerres, des catastrophes naturelles, dépossédés de ces biens vitaux qui en font des êtres humains. Dans un premier temps, ils sont dérangeants, déstabilisants, et les bien-pensants leur ont voué une admiration inversement proportionnelle à leur envie de les imiter. En un sens, les campeurs indignés permettent aux indignés attachés à leur confort de vivre par procuration dans la précarité des tentes posées sur l'asphalte au milieu du bruit incessant de la ville, de l'agitation des foules et des intempéries.

Au fil des semaines, la sympathie à leur endroit s'est érodée inévitablement. Les lunettes roses n'ont pas suffi à masquer les problèmes que pose dans une ville une pareille occupation des lieux publics. Le fait qu'aucun discours cohérent ne soit venu justifier cette forme de protestation, qu'une espèce de «lutte des classes» opposant les campeurs aux itinérants toxicomanes ou mentalement perturbés se soit dessinée, cela oblige à réfléchir sur la stratégie de ces opposants multiformes. Ils ont cru à un miracle: celui de créer un vaste mouvement populaire.

Le peuple dont les indignés campeurs se réclament est rarement aux rendez-vous fixés par les marginaux, c'est-à-dire ces activistes, étudiants, agitateurs professionnels et militants utopistes qui ont passé des semaines dans des sacs de couchage au square Victoria. Le peuple québécois, que cela plaise ou non, ne concrétise pas ses sautes d'humeur, ses indignations quotidiennes, sa dérision permanente face aux pouvoirs, voire son cynisme récent en sacrifiant sa sécurité psychologique, son confort routinier, ses acquis matériels, fussent-ils fort modestes, par des gestes d'éclat dans la rue.

Le peuple, malgré ses outrances verbales, ses raccourcis qui l'amènent à comparer ses malheurs avec les indignés arabes, les sans-abri de Wall Street ou les réfugiés de toutes les misères, sait très bien l'envie qu'il suscite partout dans le monde de vivre dans un pays, certes moins prospère que dans un passé récent, mais toujours et encore pacifique. Le peuple québécois, s'il doute en ces temps difficiles, croit toujours aux institutions et fait la distinction entre ces dernières et ceux qui les servent ou devraient les servir.

La multiplicité des partis politiques, si elle pose problème dans notre système électoral d'inspiration anglo-saxonne, indique aussi que les citoyens ont un choix et qu'ils ont foi dans l'action politique institutionnalisée. Qu'ils soient de gauche avec Québec solidaire, de droite avec l'ADQ, du centre gauche avec le PQ, du centre droit avec le PLQ ou ni de gauche, ni de droite avec la CAQ, ils s'affrontent à l'intérieur de partis qui tous respectent les règles démocratiques. En ce sens, les Québécois, malgré leur flirt avec les agitateurs à la Michel Chartrand ou Pierre Falardeau, leur attirance ambivalente pour les délinquants politiques du genre FLQ à une autre époque, s'empressent de remettre leurs lunettes roses dans leur étui quand il s'agit de porter au pouvoir à Québec un parti qui devra s'occuper de leurs intérêts, de leur stabilité économique, de leur tranquillité d'esprit.

Dans l'histoire politique du Québec, le risque n'a pas tenu une grande place et cela en dépit de tous les discours incendiaires qu'ont tenus nos grands ténors charismatiques, de Papineau à Lévesque, en passant par Bourgault, Bouchard, Parizeau. S'il y avait une étiquette que l'on pourrait s'attribuer, ce serait d'être des conservateurs progressistes, fascinés mais aussi méfiants à l'égard des extrêmes, quels qu'ils soient.

Nous nous sommes laissé toucher d'une manière quasi folklorique par les indignés du square Victoria à Montréal et de la place de l'Université-du-Québec à Québec. Leur présence nous rassurait sur notre appartenance symbolique à tous les protestataires des campings urbains de la planète. Le Québec était sur la «map», comme on le dit, avec la fierté rattachée à notre statut de minoritaire craignant de passer à côté des mouvements et des tendances du moment.

L'époque actuelle n'est pas rose, loin de là. L'inquiétude palpable, la déception douloureuse, l'espoir malmené nous rendent ombrageux, tristes, collectivement irritables. Mais notre avenir ne passe ni par la rue, ni par la désobéissance civile, encore moins par la violence. Il repose sur l'engagement politique au sein des partis auxquels nous décidons librement d'adhérer ou d'appeler de nos voeux.

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