Ne pas changer la vie

Une scène de HA ha!... de Réjean Ducharme au TNM <br />
Photo: Yves Renaud Une scène de HA ha!... de Réjean Ducharme au TNM

«Avoir voulu changer la vie / S'endormir avec l'ennui / Après avoir perdu son temps / Personne a pu faire autrement», chantait au milieu des années 70 Robert Charlebois dans Fais-toi z'en pas, sur des paroles résignées de Réjean Ducharme. Elles me revenaient en tête l'autre soir en sortant de HA ha!... au TNM.

Sauf que, dans cette pièce-là, les héros de Ducharme hurlaient, se déchiraient et ne consolaient personne à coups de «Fais-toi z'en pas tout le monde fait ça». Ils s'en faisaient, justement, le verbe mauvais, les griffes dehors. L'auteur avait frappé un mur, de toute évidence, avant de libeller son HA ha!..., comme un pamphlet aux dieux décadents de la médiocrité. D'où ce feu d'artifice théâtral, pas résigné pour deux sous, ivre de désenchantement et de souffrance aveugle.

Ce show-là nous est rentré dedans. Au théâtre, faut que le moindre détail fonctionne pour que ça lève. Une petite roche de rien dans l'engrenage du texte ou du jeu, des éclairages trop crus ou pas assez, un foutoir mal contrôlé aux décors, et le mobile part de guingois. Mais tout explosait à l'unisson au TNM. La charge de HA ha!... imposa à Dominic Champagne son rythme, son ton, une violence indomptable qu'il fallut dompter pourtant.

Peut-être l'auteur fantôme s'était-il glissé incognito dans la salle pour voir sa pièce. Gageons qu'il en est ressorti galvanisé, saoul, sonné comme nous par ses anges déchus. Rimbaud avait voulu aussi changer la vie mais, faute d'y croire encore, avait rangé sa plume. Ducharme a continué, mais il mit ses héros à mort.

Sur scène, François Papineau joue avec une désinvolture écorchée ce Roger, poète avachi dans son fauteuil, cruel, rêveur brûlant ce qu'il n'a pu aimer, grisé par ses échecs. L'extraordinaire Anne-Marie Cadieux nous fait oublier qu'elle est une actrice et non cette Sophie ardente, prisonnière de son tourbillon sans but. Marc Béland devient ce Bernard noyé dans sa bouteille et sa lâcheté. Sophie Cadieux bouleverse en pauvre Mimi prenant au sérieux la dérision des autres, mais refusant le contact de sa peau. De grands rôles pour de grands interprètes.

Et dans cet appartement médiocre en unité de lieu, c'est la société québécoise qui prend son trou, prompte à parler, paralysée dans l'action. HA ha!... est un dîner de cons, où le seul être fragile doit être immolé.

«Quelque chose en moi se délecte de ce sacrifice sans fin dans une médiocrité sans fond», lance Roger, en citant Stanislaw Ignacy Witkiewicz. Cette phrase et d'autres sont projetées sur les murs, sitôt sorties des lèvres des acteurs, rendant à la littérature son alphabet. Car tout est création et prétend l'être. Ducharme détruit dans sa pièce le théâtre lui-même, qui voulut échapper au réel et doit en payer le prix.

J'ai couru à la librairie acheter la pièce pour rester dans l'ambiance, comme on dit. Jean-Pierre Ronfard, le premier en 1978 à monter HA ha!..., en avait signé la préface. Il la tenait pour une des grandes oeuvres de la dramaturgie contemporaine, avouant s'être d'abord effrayé à l'idée de s'y frotter.

À plus de trente ans d'intervalle, Dominic Champagne aussi recula: monter une pièce aussi cynique, brutale, sans poussée d'espoir dans notre Québec en manque de lumière, allons donc! Mais les comédiens, en répétition, fouettés par la puissance du texte, eurent raison de ses réticences.

À travers les mots écrits, j'ai plongé une deuxième fois dans cet étrange langage. Rien de l'imaginaire exploréen façon Gauvreau. Plutôt une langue hybride et poétique entre joual et tournures littéraires, avec des mots d'anglais et des répétitions en leitmotiv. «Tout le monde parle chinois dans sa propre langue pour être sûr que je comprenne rien», s'indigne Mimi, dont la tête tourne.

«Langue impure? Oui! Magnifiquement bâtarde. Moderne», résumait Ronfard. En ajoutant plus loin: «HA ha!... rappelle que le théâtre est une fête de la parole et qu'il n'y a pas de fête sans ivresse, sans débordements anarchiques, sans transgression du quotidien.»

On ne pourrait pas l'écrire aujourd'hui, cette folle pièce-là. Les désenchantements arborent d'autres couleurs, plus politiques, moins psychédéliques et exaltées. Les poètes sachant d'avance qu'ils ne changeront pas la vie tombent de moins haut, en somme. Mais le texte ne paraît pas daté pour autant. Comme si cette révolte anarchique là couvait sous les cendres en attendant son heure.

Et la poésie de Ducharme persiste à nous aspirer dans sa valse baroque et absurde: «Frôlez, torchons brûlés, laveurs de vassaux, vestales d'eau de vaisselle. Frôlez, frottez, poumons crottés, chignons crêpés, grandes opérations, poils au menton, bas-du-cul du bas du fond! Caressez!» On veut bien.

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