Théâtre - Le plaisir en vagues

Il y a toujours une série de sas à franchir et de presque rituels à traverser quand on revient de l'étranger. Avant de pouvoir échapper au non-lieu sans âme de l'aéroport, il faut ainsi se taper l'interminable séance de danse sur place en ligne orchestrée par l'agence frontalière canadienne sans compter ensuite les 3879 messages inutiles sur les lancements et conférences de presse tenus il y a dix jours. Entendre parler aussi de ces trois trucs qu'on a ratés ici — pendant que l'on en voyait douze à l'extérieur — et de tout ce qu'il y a à rattraper d'une façon ou d'une autre avant de se caler vraiment dans la réalité de ce côté-ci de l'Atlantique. Ô joies indicibles des retours...

Revoilà donc la vraie vie, solide tout autour. Avec déjà sa deuxième grande vague déferlante de spectacles venant mettre en relief la même exubérance, le même inépuisable foisonnement teinté d'habits neufs sur fond de nouvelles voix qui s'affirment. Tout n'est pas parfait, les problèmes sont bien réels... mais le théâtre ici déborde d'une vitalité exemplaire: il respire l'abondance et la diversité des approches! Surtout que le milieu tout entier vient d'apprendre à se renouveler en solidarisant ses attentes et en faisant place à tout le monde... ce qui n'était pas évident. Bravo pour cette salutaire poussée de maturité.

Le théâtre pour bébés piétine au Québec

Mais elle ne réussit pas à masquer tout un secteur qui piétine, c'est encore plus évident quand on revient d'un festival qui s'y consacre tout entier: celui du théâtre pour la toute petite enfance. Le psychiatre français Patrick Ben Soussan écrivait dans Les bébés vont au théâtre (éditions Érès, 2006) qu'après la mère, le théâtre est la meilleure chose qui puisse arriver à un bébé. Ceux qui ont vu de grands spectacles bébés — rappelons qu'une série de petits chefs-d'oeuvre comme Au premier (et) âge, 86 cm, et Parapapel sont déjà passés à Petits bonheurs — savent de quoi parle Ben Soussan: il se passe là quelque chose de remarquable qui tient de l'éclosion et du jaillissement tout à la fois. Dès l'âge de 10 mois et jusqu'à 2 ans, affirme le pédopsychiatre, les bébés ont l'occasion de vivre au théâtre une expérience fondamentale, fondatrice même.

Le mot-clé ici c'est: plaisir. Plaisir associé à la jouissance de la découverte et de la mise en relation artistique, souvent par le biais de la musique ou d'objets connus. Les bébés n'expliquent évidemment pas ce qu'ils ressentent et l'on peut douter qu'ils puissent jamais se souvenir des premières vagues de plaisir éprouvées au théâtre, mais on sait qu'ils établissent là de nouvelles connexions neuronales entre des régions du cerveau auparavant non reliées et que le plaisir esthétique en est la cause. Dans la salle du moins, on peut facilement constater qu'ils vivent intensément l'expérience.

Il y a plus de dix ans déjà que l'on parle ici de théâtre pour bébés et cinq ou six que l'on peut en voir chaque année à Petits bonheurs... et pourtant aucune production québécoise marquante ne s'est encore imposée. Il y a bien eu Glouglou (de Louis-Dominique Lavigne) et Marguerite (de Jasmine Dubé), mais on est bien loin de la force et de l'impact de ce qui se fait en Belgique, en France, en Italie et maintenant en Pologne et dans plusieurs anciens pays de l'Est. Pourquoi? Comment se fait-il que l'on en soit encore à se pâmer sur ce qui se fait ailleurs et que l'on n'arrive pas à investir vraiment le secteur? Comment faire?

Le souffle d'André Parisot

C'est un peu les questions que se posait aussi André Parisot qui «fait» dans le jeune public depuis 25 ans, mais qui vient tout juste de créer son premier spectacle bébé, Comme un souffle, une histoire irrésistible et toute simple racontée sans mot par un grand-père attentif. Comment s'y est-il pris? Par où est-il passé? Parisot, qui dirige sa propre compagnie, La Boîte noire, est une sorte de maniaque patenteux inventeur d'objets et de machines oulipiennes; toutes ses productions en témoignent. Il a déjà créé des dizaines de spectacles pour les enfants de 5 à 9 ans dans son langage bien particulier, mais «écrire» pour les bébés le terrorisait presque. À Questembert, durant Festi'mômes, il m'expliquait s'être longtemps demandé ce qu'il allait raconter aux bébés et surtout comment il allait le faire.

Durant près de trois ans, Parisot a élaboré des tas de projets sans arriver à percevoir qu'il approchait du but jusqu'à ce qu'il fasse appel à la metteure en scène Céline Schnepf... qui a d'abord réussi à le rebrancher sur les forces vives de son univers. Comme un souffle fait appel aux diverses manifestations du vent et trace, en objets tout simples et en sonorités diverses, des «paysages émotifs» que les tout petits reconnaissent. C'est tout.

Certains trouveront probablement que je me répète, mais quand on voit que tout cela se passe dans la salle polyvalente d'une toute petite communauté rurale de l'arrière-pays breton, on se met à rêver à ce qui pourrait germer chez nous...

En vrac

-En juin dernier, la collègue Sylvie Nicolas parlait avec enthousiasme de La robe blanche, une sorte de work-in-progress signé Pol Pelletier présenté au Cercle à Québec. Depuis, on a l'impression que Pelletier se fait de plus en plus présente et l'on s'en réjouit; elle s'est remise à donner des ateliers sur ce qu'elle appelle «l'état de présence» et sur la Méthode Dojo, sa technique de travail bien particulière. On se rendra compte de tout cela en visitant le site Internet de la comédienne (www.polpelletier.com/fr/index.php) où l'on apprendra même qu'elle s'apprête à faire renaître le Théâtre des femmes.

À compter du 5 décembre, on pourra assister dans le cadre des Lundis de l'histoire des femmes à une conférence et à des Soirées sauvages d'entraînement les 6,7, 8 et 9 décembre de 18h à 21h. Le 12 décembre, le psychothérapeute et psycho-chamanologue Jean-Jacques Dubois propose une conférence intitulée L'histoire de la Québec comme vous ne l'avez jamais entendue. Toutes ces activités auront lieu à la Tangueria, 6355, avenue du Parc, angle Beaubien, et l'on peut déjà réserver sur le site Internet.

-Les comédiens Martin Faucher et Julie McClemens présentent une lecture de textes de la dramaturge Jasmine Dubé dans le cadre de Théâtre à lire, le 24 novembre au Patro Le Prévost (métro Jean-Talon). Philippe Lambert dirige la mise en lecture organisée par le Centre des auteurs dramatiques et BAnQ. Jasmine Dubé participera à la rencontre pour décrire son parcours, parler de ses sources d'inspiration et de son processus de création. L'activité est gratuite, mais il est préférable de réserver sa place au 514 278-3309 poste 224.

-Dès demain matin à Québec, et jusqu'au 27 novembre, le centre de diffusion jeunesse Les Gros becs propose Contes pour enfants pas sages aux jeunes de six ans et plus. Il s'agit d'un montage de huit contes de Jacques Prévert chorégraphiés par Pierre-Paul Savoie et Marie-Josée Chartier. Ces contes sont «une célébration du monde de l'enfance et une critique du monde adulte. Ils dénoncent l'exploitation humaine et la destruction des richesses naturelles.» On peut réserver au 418 522-7880, poste 1.

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