Des idées en l'ère - Inquiétudes d'un «internetoolique»

Pour un «internetoolique» comme moi, Twitter, Facebook et compagnie s'apparentent à ce que seraient, pour un alcoolique, autant de flasques de gin qui traînent, toujours disponibles. Il me faut, devant ces outils, combattre mon accoutumance «un jour à la fois», comme les AA. En plus, aujourd'hui, les flasques se veulent ubiquitaires: partout dans la maison, au café, dans le train, dans le bus. Il y avait jadis de délicieuses périodes «unpluged». Aujourd'hui, Internet est devenu une sorte d'intraveineuse. Une prothèse. Les téléphones se prétendent «intelligents». (C'est peut-être pourquoi je reste fidèle à mon «téléphone con», un vieux Nokia.)

On démontrera peut-être un jour que les bornes sans fil ont des effets nocifs sur notre santé. Pour la santé de la lecture, les dommages me semblent déjà manifestes. Les salons du livre ont beau revenir chaque année comme une inaltérable resucée, la lecture, elle, change, sous l'effet des réseaux. Ce n'est pas nécessairement pour le meilleur, l'internetoolique que je suis le craint.

Apprenant que la traduction française du livre The Shallows: What the Internet Is Doing to Our Brains, de Nicholas Carr, sortait chez Robert Laffont sous le titre L'Internet rend-il bête?, je me suis précipité sur l'article qui en fut l'embryon, «Is Google making us stupid?», publié dans The Atlantic Monthly en 2008. (Inutile de m'écrire pour souligner que c'est par Internet que j'ai pu obtenir le texte instantanément; Benoît Munger, Bruno Guglielminetti, ne sautez pas sur vos claviers pour me taquiner sur ce paradoxe.)

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Pour bien lire le texte de huit pages (ouf...) de Carr, je me suis offert — comme je le fais trop rarement — une désintox temporaire. J'ai imprimé, fermé la gueule au MacBook et suis sorti de mon bureau de la Tribune de la presse pour aller m'isoler dans la cuisinette du deuxième étage. Ainsi, pas de télé qui risque de happer mon oeil avec un érotisant «Dernière heure», à RDI ou à LCN. Pas de téléphone, évidemment. Mais surtout: pas d'écran d'ordi où surgissent de nouveaux courriels, des messages Facebook, mille références Twitter. Carr se penche sur cet inquiétant phénomène: le fait que notre cerveau, de plus en plus, «s'habituerait à» — voire serait «remodelé par» — ce papillonnage perpétuel qui agite les journées de la plupart d'entre nous; a fortiori lorsque, comme moi, vous baignez dans le monde de l'«information».

«L'écran d'ordinateur lamine nos doutes sous le rouleau compresseur de ses cadeaux et de son confort, c'est un si bon serviteur qu'il serait déplacé de remarquer qu'il est aussi notre maître», écrit Carr dans son livre. «Nous forgeons nos outils et ils nous forgent en retour», avait déjà fait remarquer Marshall McLuhan. Même isolé, même débranché de l'intraveineuse informative, il y a en moi un je-ne-sais-quoi, à un moment, qui réclame un courriel, un message, un site Internet. Curiosité autant maladive que machinale d'aller vérifier ce qu'il y a de nouveau partout sur Internet 1.0, 2.0, etc. D'où la difficulté pour moi de lire un gros livre sur une tablette: sous le faux pavé, la plage infinie d'Internet, des petits jeux «addictifs». Et si, en plus, la tablette offre en temps réel des commentaires d'un autre lecteur, que deviendrons-nous? «La lecture est une activité misanthropique. On se déconnecte, on se débranche, on s'isole, on s'écarte, on n'y est pour personne. On emmerde le vivre-ensemble», a lâché Alain Finkielkraut à son émission Répliques, sur France-Culture, récemment.

Faut-il pour autant parler d'«apocalypse», comme le fait Frédéric Beigbeder dans la même émission et dans son dernier ouvrage portant sur la fin du livre papier? Difficile de croire que le merveilleux codex disparaîtra, que la lecture sur écran n'est que débile. Pour se débarrasser du trouble de déficit d'attention induit par Internet, il suffit sans doute de «s'entraîner», comme me le suggère au téléphone Pierre Lefebvre, rédacteur en chef de la revue Liberté. Avant de se lancer dans un marathon (disons Guerre et Paix), multiplions les 5, puis les 10 kilomètres. Au lieu d'insister constamment sur le simple «plaisir de lire», les écoles et les salons du livre devraient présenter la lecture — la vraie — comme une «remise en forme», suggère Lefebvre. Rassurant à cet égard de trouver cet esprit dans le mot du président d'honneur du Salon du livre de Montréal, Georges-Hébert Germain: «La lecture exige [...] un certain effort. Pour qu'un livre parle, il faut savoir l'écouter, se donner la peine de le feuilleter.» Tout n'est peut-être pas perdu.

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Un ajout au sujet abordé ici il y a deux semaines, soit l'Accord constitutionnel conclu lors d'une certaine nuit outaouaise de novembre 1981: à l'époque, le Canada a été refondé sans le consentement du Québec. Trente ans plus tard, une profonde réforme du Dominion est à l'oeuvre à Ottawa. La seule constante, de 1981 à 2011? L'exclusion du Québec, comme nous le suggèrent ces pauvres ministres québécois contraints d'aller s'égosiller au Parlement fédéral, qui sur le registre des armes à feu, qui sur le projet de loi C-10.

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