Le chemin de l'honneur

Ainsi donc les électeurs, qui ont congédié le Bloc québécois et envoyé 59 députés du NPD aux Communes en mai, seraient maintenant prêts à élire un gouvernement dirigé par François Legault, mais à condition que Gilles Duceppe ne dirige pas le PQ, auquel cas ils voteraient pour ce dernier. Et pendant ce temps, Amir Khadir, personnalité politique la plus populaire en décembre dernier (selon un sondage Léger Marketing), glisse au septième rang et cède sa place au patron de la Coalition pour l'avenir du Québec. Depuis quelque temps, on a peine à comprendre l'électorat québécois, qui zigzague entre la gauche et la droite, la souveraineté et le fédéralisme.

On avait coutume de dire que les Québécois, à cause d'une sorte de sagesse normande, répugnaient à mettre tous leurs oeufs dans le même panier et aimaient envoyer des souverainistes à Ottawa et des fédéralistes à Québec (ou l'inverse, c'est selon), mais il me semble que les mouvements désordonnés de ces derniers mois n'ont rien à voir avec quelque stratégie que ce soit. On aura beau accuser la canne de Jack Layton, le charme avunculaire de François Legault ou le château de Pauline Marois, on sent bien que cette volatilité de l'électorat est l'indice d'un changement plus profond du rapport au politique.

Depuis quelques années, nous sommes entrés dans la démocratie de marché, c'est-à-dire dans un monde où l'électeur est un client à séduire plutôt qu'un citoyen à convaincre. Le débat politique a fait place aux stratégies de communication et rares sont les femmes et les hommes politiques qui résistent à ce qu'ils perçoivent comme une évolution inévitable. Plus moyen de se faire élire sans aller faire le pitre à Tout le monde en parle? Faisons le pitre. Impossible de conquérir la région de Québec sans donner son appui à un projet d'amphithéâtre dont le moins qu'on puisse dire est que sa mise en oeuvre pose problème sur le plan éthique? Appuyons, que dis-je, proposons! Les sondages indiquent que les Québécois ne veulent plus de chicanes constitutionnelles? Adoptons vite un moratoire. Je frémis à l'idée qu'un parti s'avise bientôt du fait que, selon une enquête de 2010, 69 % des Québécois appuieraient la peine de mort.

Dans un monde où tout est affaire de goût, où toutes les opinions se valent et où cliquer sur «j'aime» ou «je n'aime pas» semble être le summum de l'activité citoyenne, on voit mal comment la politique pourrait échapper au mouvement général. Nous avons pourtant la nostalgie d'un autre ordre, où les meilleurs d'entre les hommes politiques respectaient la dignité de leur fonction et s'adressaient à nous en tant que citoyens responsables, habilités à comprendre et à discuter. Ils étaient alors quelques-uns à croire aux idées, à mettre les principes au-dessus des stratégies, et à avoir confiance dans la force de leurs convictions et l'intelligence de leurs concitoyens. Il y avait, dans la génération de ceux qui ont fait la Révolution tranquille, des hommes et des femmes de cette trempe-là, et au premier chef René Lévesque. Si monsieur Lévesque s'était plié à ce que les gens voulaient dans les années 1960 et 1970 dans l'espoir de les séduire, le Québec ne serait pas ce qu'il est aujourd'hui. Mais il avait un idéal et il a entrepris de convaincre un peuple, dans le plus grand respect de la démocratie. Cela s'appelle faire de la politique.

Il ne sortira rien de l'utilitarisme actuel, sinon encore plus de cynisme et de désaffection pour le bien commun. Si la politique n'est plus maintenant que l'art de faire ce qu'il faut pour se faire élire et se maintenir au pouvoir, on n'a pas à s'étonner de voir les électeurs bouder les débats et se détourner des urnes. Le journalisme politique a d'ailleurs accompagné ce délitement général et ne consiste plus, sauf en de rares cas, qu'en une sorte de décompte sportif des coups donnés et reçus par les adversaires. Pauline descend, François monte, mais attention, le match peut changer d'allure si Gilles saute sur la patinoire. Qui rappelle encore la nécessité des principes et des valeurs? Qui se scandalise encore vraiment de l'état des moeurs politiques? Le cynisme et la raillerie ont envahi l'industrie du commentaire et tout se passe comme si la majorité des journalistes se contentaient de contempler de haut le marasme.

Or nous savons au fond de nous qu'il n'y a pas de politique sans principes et que qui met à mal ses principes pour arriver perd l'honneur. «L'honneur, écrivait Bernanos, n'est pas une valeur entre d'autres, pas même une valeur importante, mais la valeur fondamentale.» L'honneur, c'est la dignité morale qui permet à l'homme de dépasser ses intérêts mesquins pour servir quelque chose de plus grand que lui: le bien commun, la justice, le destin d'un peuple et d'une culture. Mais s'il y a un honneur de l'homme politique, il y a aussi un honneur du citoyen qui consiste à accomplir les devoirs qui sont l'autre face de nos droits politiques: payer l'impôt, participer à la vie de la cité, défendre la légitimité de l'État.

Tous, citoyens, hommes politiques, journalistes, nous avons la tâche urgente de retrouver le chemin de l'honneur. Ce qu'on ne défend pas, on risque de le perdre.

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