Médias - Les mammouths dans la maison

C'est fou ce qu'un petit bout de plastique peut cacher. Une famille dysfonctionnelle de pachydermes par exemple.

Les travaux de la consultation publique lancée par le ministère de la Culture et des Communications sur l'avenir de l'information se poursuivent aujourd'hui à Montréal. Parions qu'il y sera encore question de la carte de presse, puisque, vendredi, la création d'un titre de journaliste professionnel monopolisait les premiers échanges.

Les cinq fameux W de la profession (who, what, where, when, why?) se ramènent maintenant à ça: qui distribue quelle carte, à qui, comment et pourquoi? Autrement dit: est-ce la prérogative de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ), du Conseil de presse ou d'un autre organisme à créer? Le code déontologique afférent sera-t-il contraignant pour les entreprises? Quel statut auraient les pigistes et les commentateurs des nouveaux médias?

D'accord, mais on fait quoi des mammouths dans la maison? La société québécoise pense-t-elle sérieusement atténuer les effets de la concentration de la presse et de la convergence des médias avec un titre et une carte?

Osons un parallèle avec l'éducation, tout autant en crise que l'information, la religion ou la politique. L'adoption d'un ordre professionnel des enseignements — il en est question depuis des années — pourrait-elle vraiment, mais alors vraiment permettre de s'attaquer au décrochage scolaire, au financement du réseau privé, à l'utilitarisme triomphant, à la pauvreté culturelle?

Aux grands maux, les petits remèdes. Le collègue du Devoir Brian Myles, président de la FPJQ, et Chantale Larouche, présidente de la Fédération nationale des communications (CSN) ont tous deux rappelé à la ministre de la Culture et des Communications, vendredi, que le titre de journaliste professionnel ne constitue pas une panacée.

Il faut lâcher l'ombre pour la proie. Un trio hyperpuissant (Quebecor, Gesca et Radio-Canada) produit et diffuse la majorité des informations, mais aussi de la culture médiatisée et du divertissement de masse au Québec. Pour ne rien arranger, les géants se détestent et se piétinent sans cesse.

Il y a dix jours, c'était au tour de l'émission Enquête de Radio-Canada d'exposer en synthèse les effets pervers de l'encombrant voisin Quebecor. Les promesses non tenues pour préserver l'étanchéité des salles de rédaction par exemple. Ou le retrait de l'entreprise de tous les conseils de presse du pays. Le reporter Guy Gendron a même déniché les rapports du comité professionnel de TVA où les employés se plaignent d'«interventions de la direction» dans le «contenu des bulletins».

La ruade n'a pas tardé. Même Mario Dumont du réseau V a tenté de mettre Guy Gendron en boîte en réglant ses comptes avec Radio-Canada. «Je ne suis pas un soldat», a répliqué le journaliste à l'ex-politicien devenu animateur qui lui reprochait d'avoir été utilisé dans la guerre des médias. «Mon seul drapeau, c'est le drapeau de l'intérêt public et ma seule arme, c'est les faits. [...] Je ne suis pas porte-parole de Radio-Canada.»

Serge Sasseville, lui, porte la bonne nouvelle de Quebecor. Le vice-président aux Affaires corporatives et institutionnelles de l'entreprise a répondu par écrit en février 2011 aux demandes d'entrevues de l'émission Enquête. La lettre, disponible sur radio-canada.ca, répond aux arguments sur la concentration des médias, la diversité des voix, l'indépendance journalistique ou le Conseil de presse du Québec.

«On a beaucoup parlé d'accusations de contrôle à l'endroit des médias de Quebecor, et ce, depuis plusieurs années maintenant, comme si La Presse ou Le Devoir laissaient leurs propres journalistes entièrement libres de choisir les nouvelles à publier, écrit M. Sasseville. Or, ce n'est clairement pas le cas.»

C'est vrai. Il y a tout de même une marge entre l'entière liberté et la contrainte, entre l'assujettissement et la servitude volontaire.

En défendant l'empire qui les nourrit, les chroniqueurs de Quebecor abusent souvent du sophisme. Ils demandent notamment pourquoi enquêter sur l'empire plutôt que sur Gesca, le bras médiatique de Power Corporation, réputé allié à Radio-Canada.

Très bonne idée. Seulement, on ne peut pas faire comme si l'empire n'épiait pas déjà ses rivaux et surtout la société d'État. Comme si une faute pouvait en excuser une autre. Comme si l'écrasement par un mastodonte pouvait justifier l'écrabouillage par un autre. Comme si un mammouth ne pouvait pas en cacher un ou deux autres. Et comme si le débat sur la carte ne servait pas finalement à éviter le débat sur le pesant troupeau...
3 commentaires
  • France Marcotte - Inscrite 14 novembre 2011 15 h 52

    Devise

    «Mon seul drapeau, c'est le drapeau de l'intérêt public et ma seule arme, c'est les faits. [...] Je ne suis pas porte-parole de Radio-Canada», dit Guy Gendron.

    Wow! ça fait du bien à entendre. Je l'aime cet homme; il est un homme.

    «On a beaucoup parlé d'accusations de contrôle à l'endroit des médias de Quebecor, et ce, depuis plusieurs années maintenant, comme si La Presse ou Le Devoir laissaient leurs propres journalistes entièrement libres de choisir les nouvelles à publier, écrit M. Sasseville. Or, ce n'est clairement pas le cas.»

    Ouin. J'ai une nouvelle devise pour le Devoir des années de lumière prochaines: Libre de penser pour l'intérêt public.

  • Roland Berger - Inscrit 14 novembre 2011 17 h 38

    Virginité idéologique ?

    « Mon seul drapeau, c'est le drapeau de l'intérêt public et ma seule arme, c'est les faits. [...] Je ne suis pas porte-parole de Radio-Canada », a déclaré Mario Dumont. Le problème, c'est que, comme d'autres commentateurs, Monsieur Dumont a la mauvaise habitude de confondre l'intérêt public et celui des nantis, même s'il n'est pas du nombre. Quitter un parti de droite ne refait pas une virginité idéologique.
    Roland Berger

  • André Paradis BOS - Inscrit 17 novembre 2011 18 h 52

    Silence

    Fou comme on lit peu, comme on commente peu à propos ce Sujet.
    Le silence est assourdissant.
    Bravo pour votre papier courageux monsieur Baillargeon.