Le cul ne mène plus le monde

Les 99 % s’indignent place du Peuple. Zeitgeist moving forward est un film, un mouvement, une façon de repenser le capitalisme.<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Les 99 % s’indignent place du Peuple. Zeitgeist moving forward est un film, un mouvement, une façon de repenser le capitalisme.

Si la santé a été au cœur des obsessions collectives depuis 30 ans, on peut présumer que l'économie va devenir notre bobo préféré. Espérons seulement qu'elle réussira à quitter les soins intensifs après qu'un groupe multidisciplinaire se sera penché sur les entrailles du patient. Constipation chronique ou cancer colorectal, il faudra davantage qu'un lavement pour régler le problème de la crise du crédit qu'annonçait le gouverneur de la Banque du Canada cette semaine.

S'il fut un temps où l'économie était réservée aux riches, aux puissants et aux diplômés de ce monde, elle est désormais l'affaire de tous, comme la politique, sa grande soeur. Autrefois, le cul menait le monde; aujourd'hui, c'est l'économie et le PIB. Voilà pourquoi je couche avec un économiste de gauche: mon PIB est en paix avec mon cul. Berlusconi ne peut pas en dire autant.

L'économiste de gauche (peu médiatisé, peu écouté, peu crédible, sauf s'il a un passé de droite et qu'il s'est réformé après un burn-out) incarne le poète et le rêveur de cette structure complexe qui implose et explose dans tous les sens.

Ma bête économiste est un peu social-démocrate, un peu féministe et un peu onaniste. Onaniste? C'est lui qui le dit et je n'ai aucune raison de ne pas le croire. Combien de fois m'a-t-il expliqué que l'économie est devenue une science sociale surinvestie par les mathématiques, une des raisons pour lesquelles elle apparaît si complexe au citoyen lambda, qui peine à calculer les intérêts de ses placements aux rendements négatifs et à comprendre pourquoi Vincent Lacroix est déjà remis en liberté.

Les sciences économiques sont truffées de formules algébriques et de lettres grecques, d'équations complexes, de variables inconnues, de modèles mathématiques nébuleux dont on ignore l'utilité même. Mon matheux préféré l'avoue sans vergogne et qualifie ses études universitaires «d'onanisme grec». Rien à voir avec la débandade du moment au pays de Papandréou...

C'est en forgeant qu'on devient chômeur

Donc, l'économiste de base vibre jusqu'à la moelle devant l'élégance de ses modèles mathématiques. Par exemple, il peut vous exposer dans une formule chiffrée quel est le niveau de chômage nécessaire pour qu'une économie (capitaliste) soit en bonne santé. Vous saviez ça, vous, qu'il faut des chômeurs pour que l'économie prospère? Moi, je l'ai appris dans Petit cours d'autodéfense en économie - l'abc du capitalisme, de Jim Stanford, un économiste canadien qui a oeuvré au sein du syndicat des Travailleurs canadiens de l'automobile et qui leur a monté ce petit cours sur le capitalisme pour mieux les outiller devant le langage et le MO (modus operandi) de l'adversaire. Même s'il affiche un parti pris ouvertement socialiste, Stanford n'en profite pas moins pour vulgariser, parfois laborieusement, le capitalisme sauvage tel qu'il est devenu.

Le nerf de la guerre du capitalisme, c'est la concurrence. Enracinée dans le moteur de la psyché humaine, la concurrence permet au capitalisme de prospérer en misant sur la nature foncièrement compétitive de l'être humain. Tout le monde égal? Qui veut de ça vraiment? Peu de sociétés, hormis peut-être les Scandinaves et leur social-démocratie qui fait des envieux. Il faut probablement dépasser le stade du «je pisse plus loin que mon voisin» pour en rêver.

S'outiller pour mieux tirer les ficelles

Depuis la crise de la bulle immobilière de 2008 qui a touché au symbole de la maison, de la protection matricielle, le commun des mortels sent que l'économie lui échappe, qu'il ne peut plus faire confiance aux institutions financières et que les gouvernements ne font que puiser dans ses goussets pour redonner aux riches. Les Robin des bois se font rares, mais les indignés et le 99 % commencent à se dire qu'ils devront apprendre à parler le jargon du 1 % .

«La crise de l'euro est très complexe!, me souligne mon économiste de mari. Ça prend des équipes de spécialistes pour en comprendre les détails. Mais la prochaine crise — parce qu'elle arrive à grands pas — est très simple à voir venir et personne n'en parle: c'est la crise des fonds de pension. S'il y a une chose facile à prévoir en économie, c'est la démographie!»

La lumière est passée à l'orange depuis un bon moment déjà, mais nous continuons à nous endetter allègrement alors que l'avenir s'annonce tout sauf rose pour les futurs retraités.

D'où l'intérêt de s'outiller pour savoir de quoi il en retourne. À commencer par le PIB, cet énigmatique fourre-tout qu'on nous sert à toutes les sauces et qui exclut 40 % de la production par le travail, domestique ou social (le bénévolat, par exemple).

«C'est fou comme les gens veulent entendre parler du PIB et comprendre», m'explique la sociologue Laure Waridel, actuellement doctorante à Genève à l'Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID) et qui s'intéresse à l'émergence d'une économie écologique et socialement équitable et aux paradigmes économiques postcapitalistes. «Dernièrement, à Mont-Tremblant, j'ai donné une conférence à du monde bien ordinaire et les yeux étaient tout ronds lorsque je présentais le PIB en rapport avec les dommages environnementaux. On sent que quelque chose se passe. L'économie nous est présentée comme de la physique, mais c'est une science sociale qui devrait nous aider à saisir les échanges entre les gens, entre le privé et le public. L'air que tu respires, ça n'entre pas dans le PIB, c'est gratuit. Mais si tu fais de l'asthme parce que l'air est pollué, tes pompes et tous les frais médicaux qui en découlent, ça, c'est comptabilisé.»

On voit tout de suite l'intérêt d'une structure économique qui se rend malade elle-même et dont le PIB prospère. Les chiffres ont l'air nickel, mais tout le monde en crève. Une question me turlupine. Faut-il attendre d'avoir le sida pour utiliser des condoms? Ou faut-il envisager l'onanisme pur et dur?

***

JOBLOG

La notion de myopie

En économie, on parle volontiers de la myopie des gouvernements ou des consommateurs. En fait, le Conseil des ministres devrait compter au moins un optométriste. L'entrevue avec le philosophe et sociologue Edgar Morin, dans la dernière édition de Terraeco, traite justement de cette myopie généralisée: «Nous ne sommes pas encore assez conscients du péril. Nous avançons comme des somnambules vers la catastrophe.»

Ce phare, âgé de 90 ans, nous parle de la vitesse qui anime la civilisation occidentale, porteuse de cette notion d'aller (vite) vers un avenir meilleur. Or, grâce aux dérives du néolibéralisme, nous nous dirigeons — rapidement — dans le mur. «Et le système de compétition et de concurrence — qui est celui de notre économie marchande et capitaliste — fait que pour la concurrence, la meilleure performance est celle qui permet la plus grande rapidité. La compétition s'est donc transformée en compétitivité, ce qui est une perversion de la concurrence», dit le sociologue français. Il constate aussi que notre temps rapide est un temps «antiréflexif». Une pause utile pour réfléchir: www.terraeco.net/Edgar-Morin-Nous-avancons-comme,19890.
http://fr.chatelaine.com/blogues/jo_blogue

***

Et les zestes


Noté que nous étions le 11-11-11, mon jour malchanceux à la Bourse, mais chanceux en amour. À 11h11, tous les économistes vont avoir un petit frisson dans la région de l'hyperbinaire, pas très loin du sacrum.

Visionné le dernier film de Cédric Klapisch, Ma part du gâteau, qui sort en salle aujourd'hui. Le réalisateur de Chacun cherche son chat et de L'auberge espagnole nous offre cette fois une réflexion sur les crises financières provoquées par l'appât du gain et le goût du jeu. Le film flirte malgré tout avec les clichés: la femme de ménage terre-à-terre et le courtier désabusé qui a perdu le sens des valeurs. Une belle illustration du capitalisme et une leçon du courtier sur la façon de gagner 6000 euros en une heure. La revanche des mis-à-pied et des gagne-petit. Un film qui a dû connaître un certain succès en France avec ses 10 % de chômeurs. La crise de l'euro influe sur l'art, c'est inévitable.

Salué le projet de remettre un cours d'éducation économique et financière au programme du secondaire. Novembre a été déclaré Mois de la littératie financière au Canada, mais le Québec est la seule province à ne pas dispenser de tels cours. The Globe and Mail traitait cette semaine de la question de l'endettement et de l'analphabétisme économique des jeunes en la matière. Selon un sondage lancé au début du Mois de la littératie financière, les trois quarts des jeunes de 17 à 20 ans imaginent qu'ils seront propriétaires d'une maison à l'âge de 30 ans et qu'ils gagneront 90 000 $ ou plus par an, soit trois fois la moyenne du revenu au pays. Ils croient au père Noël aussi.

Adoré le livre du professeur de marketing Jacques Nantel (avec la journaliste Ariane Krol), On veut votre bien et on l'aura. Rien que pour le titre, déjà... Nantel y démantèle l'aura du marketing, devenu très agressif avec l'arrivée du Web. Il y traite de l'endettement aussi, plus important au Canada (150 % du revenu, début 2011) qu'aux États-Unis (137 %). Il parle aussi du crédit, d'obsolescence planifiée et de tout ce que cette industrie de la séduction peut essayer de vous faire miroiter pour vous inciter à dépenser. J'aime bien Jacques Nantel, d'une part parce qu'il redonne le pouvoir aux consommateurs (après tout, l'économie, c'est nous!) et d'autre part parce qu'il se permet de les mettre en garde contre les spécialistes du marketing. Rien qu'avec sa fonction «Les clients qui ont acheté cet article ont aussi acheté celui-là», Amazon a augmenté ses ventes de 30 %. La dangereuse efficacité du marketing (le sous-titre du livre de Nantel et Krol) est à étudier elle aussi. Le marketing, ce sont les bas jarretelles du capitalisme.

Terminé la saison 1 de la série Damages avec l'avocate carnassière Glenn Close. Je suis accro. Dans cette première saison, elle s'attaque à un homme d'affaires qui escroque ses employés dans une fraude comptable inspirée du scandale Enron. La seconde est influencée par les industries de l'énergie et les scandales dans l'industrie minière. Et la troisième s'inspire du scandale financier Bernard Madoff (condamné à 150 ans de prison). Bref, un procès n'attend pas l'autre et notre avocate — qui utilise des méthodes frauduleuses elle aussi — est une méchante parmi les méchants. On peut donc en conclure que les escrocs gagnent toujours. Cinq saisons sont prévues au programme.

Revisité le site www.zeitgeistmovingforward.com, le film de Peter Joseph à l'origine de la pancarte qui trône au sommet de la statue de la reine Victoria, place du Peuple. Le film de près de trois heures est gratuit et propose toutes sortes de solutions (parfois très farfelues) au néolibéralisme et au pouvoir dévastateur de l'argent. Je l'ai visionné avec grand intérêt au printemps dernier, à sa sortie.





Souri devant la publicité du second sommet des GEDI (Génération d'idées) qui aura lieu du 25 au 27 novembre au Palais des Congrès à Montréal. Après les problèmes soulevés, l'heure des solutions. Pourquoi j'ai souri? On «carte» les vieux (plus de 35 ans) à l'entrée! Si vous avez envie de changer le monde et que votre matériel de camping fait pitié, voilà l'endroit où aller se retrousser les manches bien au chaud. www.generationdidees.ca

***

cherejoblo@ledevoir.com
twitter.com/cherejoblo

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.

18 commentaires
  • Darwin666 - Abonné 11 novembre 2011 03 h 00

    Cours d'éducation économique ?

    «Salué le projet de remettre un cours d'éducation économique et financière au programme du secondaire.»

    Hum... Avec des promoteurs venant du milieu financier, on peut craindre que ce soit plutôt un cours de propagande économique...

  • Andre Jette - Inscrit 11 novembre 2011 05 h 21

    Enjeux futurs

    J'ai adoré cette article, il fait réfléchir sur plusieurs enjeux que nous aurons a rencontrer dans le futur.

    André Jetté
    Maire de St-André d'Argenteuil

  • VITRILLOLA - Inscrite 11 novembre 2011 07 h 15

    Vers un commencement d'une fin 1

    Consciemment ou inconsciemment, nous sentons tous que nous approchons d'une fin de la société telle que nous l'avons connue depuis notre naissance.

    Le point de rupture est tout d'abord celui du pétrole qui va remettre en question l'ensemble de nos modes de production et de consommation. Bonne nouvelle quand même: avec la réduction drastique des transports, ce sera aussi la fin de la mondialisation libérale. Nous serons contraints de revenir à une production locale pour une consommation locale.

    Le point de rupture est également financier. Les pertes abyssales des banques ont été transformées en dette publique, à la charge des citoyens. La dette des principaux pays développés a explosé, atteignant des niveaux astronomiques. La dette des Etats-Unis est désormais de 14.000 milliards de dollars et continue d'augmenter au rythme de 1,5 milliard par jour. Dans l'Union Européenne, la dette publique aura atteint 125% du PIB dans 2 ans. Au Japon, elle représente déjà 270% du PIB. Un tel niveau d'endettement ne peut être épongé que par une forte augmentation des impôts, une hyper-inflation, ou une guerre. Ou bien encore... par une faillite des états et leur remplacement par un gouvernement mondial.

    Le point de rupture est aussi social. L'appauvrissement de la "population ordinaire" a atteint un seuil critique, résultat de 20 ans de délocalisations, de précarisation et de baisse des salaires réels. Dans le même temps, les services publics disparaissent, privatisés ou devenus complètement inefficients, abandonnant les citoyens au bon vouloir des multinationales.

  • VITRILLOLA - Inscrite 11 novembre 2011 07 h 16

    Vers un commencement d'une fin 2

    Le point de rupture est écologique, avec la 6è extinction massive des espèces, 70% des forêts tropicales détruites, une pollution généralisée des sols de l'air et des océans (dont les zones de pêche ont été vidées à 80% par la pêche industrielle), et un risque d'emballement du réchauffement climatique.

    Le point de rupture est démographique. La population mondiale a doublé au cours du dernier demi siècle pour atteindre 6,5 milliards, et 8 milliards d'ici 2020. Ceci est tout simplement incompatible avec le maintient de notre mode de vie actuel auquel nous devrons renoncer volontairement, ou bien sous la contrainte, du fait de l'épuisement des ressources naturelles et de la destruction de l'environnement.

    Enfin, le point de rupture est démocratique, dans la plupart des pays occidentaux et en particulier dans la France de Sarkozy et l'Italie de Berlusconi. Arrestations et détentions arbitraires, garde à vue abusives, policiers omniprésents dans les espaces publics, répression tatillonne, inégalité devant la justice, non respect de la séparation des pouvoirs, absence de pluralité de l'information, médias contrôlés par le pouvoir, absence de choix électoral réel, surveillance électronique des citoyens, fichage généralisé, appels à la délation, création de milices chargées de la "sécurité", projets pour une censure d'internet... tout cela est caractéristique d'un régime totalitaire et non d'une démocratie.

  • olamerreip - Inscrit 11 novembre 2011 08 h 38

    Faisant suite aux propos de Vitrillola...

    Et quand ils auront endettés l,ensemble des pays, le nouveau gouvernement mondial avec quelques lobbys ultras puissants n'aurons comme contestation que des gens qui marcherons dans les rues mais sans jamais être entendus.

    Vive ce néolibéralisme où tout a été dérèglementé pour enrichir les cupides de ce monde !

    En passant permettez-moi de douter de l'intervention en Libye !! Les pays industrialisés traitent avec des dictateurs depuis belle lurette (démocratie et liberté) alors pourquoi cette attaque contre la Libye ?? PÉTROLE, BLOQUER LA CHINE ET ENFIN UN NOUVEL EMPLACEMENT STRATÉGIQUE POUR LEUR GUÉGUERRE. De plud Kadhafi a osé aider les pays Africains ce qui n'a pas plus aux pays membre de l'o.t.a.n.

    Vous pouvez lire sur "mondialisation.ca" des points de vue différents et très éclairants sur le sujet... Et bizarrement jamais je ne lis de texte semblable ici ??