Et puis euh - C'est comme ça

Personne ne repasse par sa jeunesse, disait le poète dans Il suffirait de presque rien, une triste histoire de café crème à Saint-Germain, de clown en train de faire son dernier tour de piste et d'un gars qui est passé à l'hiver alors que son impossible (et jolie) blonde est demeurée au printemps, comment peut-il encore lui plaire et toutes ces choses. Mais s'il est en effet ardu de remonter le temps dans une perspective physique, le mental, lui, il peut. Le mental peut tout. Y compris nous rappeler que oui, vraiment, il aurait suffi de presque rien.

Pour que ça fonctionne. Pour qu'il y ait un championnat à la clé, ne serait-ce qu'une fois, on n'en aurait pas demandé plus. Pour que ça continue, et pas à Washington. Ici, dans nos stades tout croches mais qu'on avait appris à aimer justement parce qu'ils étaient pleins de défauts.

Cette semaine, Jacques Doucet (la voix) et Marc Robitaille (la plume) ont publié le deuxième tome d'Il était une fois les Expos, chez Hurtubise. Nos Expos, comme on disait en des temps plus innocents propices au bercement d'illusions. Une somme colossale de 700 pages qui retrace dans ses moindres et passionnants détails la période 1985-2004, 20 années d'une histoire dont on sait qu'elle finira mal, très mal, mais qu'on ne peut s'empêcher de savourer à petites doses, comme un bonbon dont on espère en vain qu'il ne fondra jamais. Ou comme un match de baseball, où il y a du temps pour respirer, pour s'écouter réfléchir et se demander si le gérant n'aurait pas dû agir autrement.

Aurions-nous dû donner Randy Johnson pour aller chercher Mark Langston en 1989? Aurions-nous dû laisser filer Larry Walker, Marquis Grissom, John Wetteland et Ken Hill après le gâchis de 1994? Accueillir Jeffrey Loria en sauveur, était-ce une bonne idée? Et ainsi de suite jusqu'à ce que vous songiez qu'au moins, à l'époque, il y avait un club. Il ne peut pas y avoir de mauvaises décisions quand il n'y a pas de club.

Mais alors qu'on se remémore la partie parfaite d'El Presidente, les frasques de Mike Lansing ou le balayage contre les Phillies en 2003 suivi de deux claques sur la gueule des partisans (le comportement de Frank Robinson à la barre et le refus des ligues majeures d'autoriser le rappel de joueurs en

septembre), il faut immanquablement en revenir au constat que les auteurs dressent dans leur épilogue: bonté que cette équipe fut épouvantablement malchanceuse. Sans cesse au mauvais endroit au mauvais moment. «Comme on le sait, dans cette vie, il est plus utile d'avoir de la chance que d'être bon», écrivent-ils.

En l'occurrence: les Expos sont arrivés dans les majeures à peu près au moment où l'Association des joueurs commençait à faire des avancées importantes. Rapidement, les salaires ont explosé et il est devenu trop coûteux de convaincre les étoiles de venir à Montréal.

«Les Expos ont souvent été meilleurs deuxièmes à une époque où être meilleur deuxième n'ouvrait pas la porte aux séries de fin de saison.»

Les Expos ont eu l'excellente idée d'avoir la meilleure équipe de leur histoire dans une saison interrompue par une grève des joueurs qui a causé l'annulation de la Série mondiale.

Au moment où ils avaient besoin d'appuis politiques, ils sont tombés sur un premier ministre qui ne voulait rien savoir du sport professionnel.

Quand leur situation financière était la plus précaire, le dollar canadien valait 60 cents américains. Il est revenu à parité après que les Expos furent devenus les Nationals de Washington.

«Quand les Expos ont finalement trouvé un acheteur possédant des ressources financières, il ne s'est malheureusement pas révélé être Robert Wetenhall ou George Gillett. Quand ils auraient eu besoin d'un commissaire comme Bart Giamatti, ils ont eu Bud Selig», écrivent Doucet et Robitaille.

«Certaines organisations ont de la chance, d'autres pas. C'est comme ça.»

Difficile de ne pas rager en songeant que ç'aurait pu ne pas être comme ça. Il aurait suffi de presque rien. Presque.