Théâtre - Chasse aux surprises

Questembert — La Bretagne est tout aussi venteuse que changeante ces jours-ci. Pas moyen de se fier au temps qu'il fait le matin avant de partir chasser le snark, pardon, le spectacle pour tout-petits à travers les 13 communes du pays de Questembert qui participent désormais à Festimômes. La constante dans ce festival qui s'est implanté au beau milieu de la ruralité de l'arrière-pays breton depuis déjà sept ans, il faut plutôt la chercher du côté de la qualité étonnante des spectacles et de l'accueil que leur réservent les enfants. Qu'ils soient entassés dans les dépendances d'une chapelle médiévale comme au Cours, dans un vieil édifice communal rafistolé comme à Larré ou encore dans les salles toutes neuves de Questembert, Lauzach ou Berric, les enfants s'assoient sur leurs petits coussins ou leurs chaises minuscules avec une qualité d'écoute toujours constante.

C'est évidemment la qualité des spectacles que l'on présente qui explique cette écoute attentive. Les programmateurs de Festimômes — l'équipe de Nova Villa qui prépare aussi Méli'môme à Reims — réussissent chaque année, depuis que je passe ici du moins et que je peux en témoigner, à proposer des créations, des spectacles tout neufs et des reprises de succès monstre comme Embrasser la lune d'Ève Ledig que j'ai revu en fin de journée hier et qui a touché l'auditoire tout autant qu'il l'avait fait l'an dernier.

En fait, j'ai déjà vu jusqu'ici, depuis mon arrivée le week-end dernier, quatre des dix productions qui prendront l'affiche du festival: la diversité des approches qu'elles illustrent donne une très bonne idée de ce qu'est devenu Festimômes au fil des ans...

***

Pedra a Pedra d'abord, une proposition théâtre d'objets pour les enfants de deux ans que Tian Gombau a jouée plus de 800 fois à travers l'Espagne et la France. Un homme marche sur la plage avec sa valise qui, sauf quelques éclairages quand c'est possible, contient à peu de choses près tout le spectacle. Mais pas tout à fait puisqu'une fois la valise-écran ouverte, il se met à fouiller un peu partout à la recherche de cailloux et de trucs abandonnés dans le sable; c'est ainsi qu'il construira le personnage de Metalman avec une vieille boîte de sardines et un caillou en guise de tête. Le comédien fera ainsi naître devant nous, presque sans mots, toute une galerie de personnages aussi «typéfiés» les uns que les autres mettant en relief son imagination débridée... et les freins bien réels qui peuvent souvent s'y opposer. Aussi délicieux qu'inventif.

Le lendemain, dimanche en Bretagne aussi, fut une journée faste. Trois spectacles. Plus remarquables les uns que les autres. En matinée, du côté de La Vraie-Croix cette fois, In 1 et 2 de la compagnie Skappa de Marseille, Molière 2009 du jeune public, s'adresse aux tout-petits d'un an. Le spectacle, auquel on accède en traversant une remarquable exposition d'objets éclairés tirés de la représentation, frappe d'abord par son aspect visuel. Sur scène, la comédienne Isabelle Hervouët colle de grands morceaux de papier blanc sur le mur de fond: c'est elle qui dessinera là une partie du spectacle dans lequel viendront s'insérer des séquences vidéo particulièrement bien intégrées. Elle parle de plantes, de vert, de graines qui poussent et de jardinage au sens large; le but de la compagnie semblant être ici de semer des images de vie au milieu du béton des villes. Poétique, touchante, élevante même, la proposition m'a semblé trouver un meilleur accueil chez les 18 mois-2 ans que chez les bébés malgré la charge visuelle et la trame sonore exceptionnelle sur lesquelles tout cela s'appuie. Autre détail intéressant: le spectacle que j'avais vu à Bruxelles en 2009 s'est transformé considérablement tout en jouant à l'intérieur des mêmes paramètres... ce qui démontre bien que le spectacle pour jeunes publics est un art vivant.

Plus tard en après-midi, dans un édifice de vieilles pierres moussues entouré de chênes centenaires à la sortie de la commune du Cours, surprise: on retrouvait là la comédienne québécoise Isabelle Payant du Théâtre des petites âmes dans un spectacle coécrit et mis en scène par Patrick Conan, Pomme. Surprise parce que la dernière prestation de la compagnie à Petits bonheurs s'étirait en longueurs esthétisantes sans proposer de véritable enjeu... ce qui n'est pas le cas ici, bien au contraire. Pomme, un spectacle de marionnette à doigts et d'objets de papier s'adressant aux petits de trois ans, est un pur délice. Jouant d'inventions diverses à partir de l'histoire toute simple d'une pomme qui voudrait être un homme, la comédienne Isabelle Payant est d'une présence en scène qui séduit d'emblée l'auditoire; il fallait entendre l'intensité des silences et des rires des enfants surgir toujours au bon moment à chacun des détours de cette délicieuse histoire. La production fait ressortir encore une fois les talents de marionnettiste et de conteuse de la comédienne. Quand on voit en plus les qualités esthétiques de la production où pas un geste, ni même un mot, ne semble de trop, on sait aussi qu'elle a le don de s'entourer de gens de qualité comme Patrick Conan ici, pour faire passer encore mieux son message. Pomme est du moins jusqu'ici une des plus belles surprises du festival: on en redemande!

***

Et nous en arrivons à Embrasser la lune mis en scène par Ève Ledig de la compagnie Le fil rouge. Un bijou. Une perle. Une oeuvre aussi exceptionnelle que difficile en ce sens qu'elle place, sans mots, les tout-petits dès 18 mois au beau milieu d'un rêve, en pleine nuit. La trame est toute simple: une petite fille dort, se réveille, pleure, panique, rit, rage... puis se rendort. Personne n'intervient vraiment. Personne ne parle. On voit plutôt une présence masculine rassurante qui apparaît à quelques reprises en chantant des vers d'un lied de Schubert. Pas plus. Pas une indication, pas une explication de plus. Dans la salle, comme j'avais eu l'occasion de le constater à la création ici à Berric l'an dernier, les enfants sont tout de suite plongés en un terrain qu'ils connaissent, mais ne peuvent pas nommer puisqu'ils n'ont pas encore les mots pour le dire. Mais la nuit, tous les bébés y sont confrontés. La solitude aussi quand personne n'est là pour leur apporter du réconfort au milieu du noir et de toutes les craintes qu'il porte en lui. Le silence aussi. Et l'excitation tout autant que la panique qui en est souvent bien proche... Tout cela, on le sentait encore une fois dans la qualité d'écoute dans laquelle le spectacle s'écrit, Ève Ledig et son équipe ayant eu le temps, en 145 représentations, de travailler encore plus ces petits détails que l'on ne voit pas. Si vous doutez le moindrement de l'ampleur de la charge émotive que les bébés peuvent ressentir au théâtre, vous n'aurez qu'à trouver le moyen d'assister à Embrasser la lune lorsqu'il sera programmé à l'édition 2013 de Petits bonheurs.

Pour savoir ce qui s'est passé ensuite à Festimômes, rendez-vous mardi prochain...

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.