Le coût humain du verrou

Depuis que le gouvernement Harper milite pour le durcissement du droit criminel, tout le monde s'interroge sur le prix de ces lois qui imposent des peines d'emprisonnement minimales ou plus lourdes et qui rendent plus difficile l'obtention d'une libération conditionnelle. Car cette politique, dont la touche finale est le projet de loi omnibus C-10, entraînera une hausse de la population carcérale et, par ricochet, des coûts d'incarcération.

Mais ces réformes auront un autre coût, humain celui-là, dont on parle moins, mais que l'enquêteur correctionnel Howard Sapers, l'ombudsman des détenus fédéraux, nous rappelle chaque année. Ce prix sera celui que paieront les détenus et les personnes les plus souvent prises dans le filet de la justice. «Il suffit d'une visite dans un pénitencier fédéral au pays pour constater que le système de justice pénale prend au filet un grand nombre des individus les plus troublés et marginalisés de nos collectivités, y compris les personnes désavantagées sur le plan social, les autochtones, les personnes âgées et les infirmes», écrit-il dans son rapport annuel 2010-2011, rendu public hier.

Et quand ces personnes se retrouveront derrière les barreaux, elles rejoindront des hommes et des femmes qui souffrent déjà de la surpopulation des prisons, de l'insuffisance de services de santé adaptés et de programmes de réhabilitation.

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La surpopulation carcérale est déjà une réalité. Service correctionnel Canada prévoyait, à la suite des mesures actuellement en vigueur (avant même l'adoption du C-10), accueillir 3828 détenus de plus que prévu au 31 mars 2014. L'enquêteur correctionnel lançait aussi cet avertissement dans son rapport annuel 2009-2010. «Ensemble, les effets cumulatifs des lois récentes et des initiatives en suspens seront importants sur le taux d'admission, le coût ainsi que la durée et la répartition des personnes incarcérées au pays. [...] Il y aura presque certainement des effets disproportionnés sur les populations les plus affligées et les plus vulnérables du Canada, y compris les peuples autochtones, les toxicomanes et les personnes atteintes de maladie mentale».

Son rapport 2010-2011 n'est pas plus rose. Le nombre de détenus forcés de partager leur cellule conçue pour une personne est en hausse. En cinq ans, la double occupation a bondi de 50 %. La situation est encore pire dans les prisons pour femmes. Actuellement, 13 % des détenus doivent partager leur cellule et ce taux pourrait atteindre 30 % au cours des trois prochaines années.

Un nombre croissant des délinquants détenus dans ces conditions souffrent de troubles mentaux. C'est le cas de 38 % des hommes et de plus de 50 % des femmes. Et les chiffres seraient plus élevés, selon M. Sapers, les problèmes de santé mentale n'étant pas toujours signalés.

Au milieu de tout cela, une proportion toujours plus grande de détenus âgés, plusieurs condamnés à la prison à perpétuité, et pour lesquels SCC est mal équipé. Selon M. Sapers, près de 20 % des détenus ont plus de 50 ans, une augmentation de 50 % depuis dix ans. Ces détenus ont les mêmes problèmes de santé que la population âgée: maladies chroniques, perte de mobilité et d'autonomie, besoin de soins palliatifs. Ils vivent en plus des problèmes propres au milieu carcéral: vulnérabilité à l'intimidation de la part de détenus plus jeunes, peur de la violence, marginalisation. Le système carcéral n'a pas été conçu pour gérer ces problèmes, tant sur le plan médical que des infrastructures.

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Le gouvernement a prévu des quelques dizaines de millions pour la santé mentale en milieu carcéral, mais les quelques milliards promis pour construire de nouvelles unités pourraient ne pas suffire pour corriger les lacunes en matière d'infrastructures pour la santé mentale et les détenus âgés.

Plus décourageant encore est le fait qu'on veut enfermer plus de gens, plus longtemps, alors qu'on est incapable de répondre aux besoins actuels en matière de réhabilitation. Moins de 2 % du budget de Service correctionnel Canada y est consacré. Et la majorité des détenus sont libérés à leur date de libération d'office (aux deux tiers de la peine) sans jamais avoir bénéficié de semi-liberté, de placement à l'extérieur ou de permission de sortir. En fait, les taux de libération conditionnelle et de semi-liberté sont à leur plus bas en dix ans.

Depuis quelques années, M. Sapers note l'insuffisance de programmes pour préparer la majorité des détenus «à une libération sécuritaire et à point nommé». La société dans son ensemble aurait pourtant intérêt à ce que ces services soient disponibles puisque la majorité des détenus vivront à nouveau dans la communauté.

Le gouvernement affirme que la sécurité a son prix, mais ne propose qu'une seule voie: emprisonner davantage, et plus longtemps. Et il le fait sans donner au système les moyens nécessaires pour traiter correctement ces détenus et les préparer à leur réinsertion. Le projet de loi omnibus ne souffle mot de la réhabilitation ou encore des besoins des groupes défavorisés. Comme si cela pouvait enlever quoi que ce soit aux victimes.

Pourtant, comme le dit M. Sapers, «il ne faut pas oublier que les délinquants ont une identité et une vie distinctes de leur crime. Ils ont été incarcérés en raison de leurs transgressions; ils n'ont pas été privés de leur humanité».
2 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 2 novembre 2011 04 h 18

    «Une humanité (celle de Monsieur Sapers) ...

    ...pour laquelle un nombre...? de gens «Conservateurs» semblent se f..... éperdument. Hier, à la suite de l'intervention fort pertinente du Ministre, M. Fournier,, j'ai entendu une réponse provenant, je soupçonne, d'une personne «en pouvoir». Cette personne ??? rétorquant que selon un sondage effectué au Québec, 50% des gens sondés «demandaient» des durcissements de peines carcérales. À mon humble avis, «ça» sent la vengeance et je m'y connais. Je suis un partisan quasi inconditionnel de la réhabilitation. Il existe dans les milieux carcéraux, face à la réhabilitation, trois types d'individus ou plutôt de COMPORTEMENTS d'individus. Il y a ceux qui IGNORENT «s'il veulent s'en sortir», ceux qui VEULENT et ceux qui, ponctuellement, ne VEULENT PAS.Un individu incarcéré au Fédéral coûte dans les 110,000/année alors qu'au niveau provincial, «ça» joue dans les 85,000.00$ Beaucoup mais beaucoup d'argent pour LA détention. Combien de ces argents sont accordés à de vrais programmes de réhabilitation? Croire à la réhabilitation, c'est avoir FOI qu'un individu PEUT changer. Qui des conservateurs y croit?
    Mercis à vous Madame Cornellier pour cet humanisme démontré. Je l'apprécie moi qui porte ces expériences de «bonhomme mal f.... de sa personne» J'ai connu prison et pénitenciers. J'avais à y séjourner. Pour mon bien et celui de la collectivité. J'ai coûté «un bras» aux payeuses et payeurs de taxes et d'impôts du Québec et du ROC. J'en suis conscient. J'essaie de remettre...ouf! ce qu'il m'y est possible. J'ai eu besoins de l'incarcération pour «m'humaniser»...ouf! encore!
    Mes respects,
    Gaston Bourdages
    Simple citoyen - écrivain publié «en devenir»
    Saint-Valérien de Rimouski
    www.unpublic.gastonbourdages.com

  • - Inscrit 2 novembre 2011 15 h 04

    Incarcération et réhabilitation?

    L'emprisonnement est un moyen d'isoler une personne en l'écartant de la société mais c'est loin d'être le meilleur moyen de réhabilitation. Quand on pense réhabilitation, il faut aussi penser remplacer du temps en prison par d'autres moyens qui visent à la réhabilitation et souvent cela nécessite l'intervention de la collectivité car comment une personne peut-elle s'améliorer et se réhabiliter si on la met à l'écart de la société?

    L'emprisonnement est utile à la rigueur pour isoler les gens dangereux et ainsi protéger la société contre eux mais ce n'est pas là un outil de réhabilitation - c'est un outil de protection de la société. Certains peuvent en sortir améliorés, comme M. Bourdages le dit, d'autres encore pire qu'ils étaient avant d'y être confinés.

    En tant que société il faut vraiment réfléchir à ce qu'on espère d'un individu qui a commis un crime: est-ce qu'on veut simplement le punir et lui faire peur pour qu'il ne recommence plus (ça ne marche généralement pas très bien) ou encore tenter de le réhabiliter pour éviter les récidives et, ainsi réduire la criminalité?