La Tunisie à l'épreuve - Le fanatisme religieux menace-t-il le printemps arabe ?

Des partisans du parti islamiste Ennahdha célèbrent leur victoire après le dévoilement des résultats du scrutin en Tunisie, la semaine dernière.<br />
Photo: Agence Reuters Anis Mili Des partisans du parti islamiste Ennahdha célèbrent leur victoire après le dévoilement des résultats du scrutin en Tunisie, la semaine dernière.

La victoire d'un parti religieux en Tunisie laisse-t-elle entrevoir dans toute la région l'arrivée au pouvoir d'autres mouvements islamistes? Le «printemps arabe» n'aurait-il donc renversé les Ben Ali, Moubarak et Kadhafi que pour faire place à des régimes intégristes? Alors que les Tunisiens se réjouissent de leur première élection libre, ailleurs, le résultat de ce scrutin est accueilli avec circonspection. Pourtant, la participation populaire du 23 octobre aura été impressionnante.

Plus de 90 % des électeurs ont voté. Sur place, 14 000 observateurs locaux et internationaux furent témoins d'un déroulement pacifique. Bien que les résultats ne soient pas définitifs, le choix aux urnes ne laisse guère de doute. Sans avoir obtenu la majorité des 217 sièges à l'assemblée constituante, le parti Ennahdha, avec 90 élus, détient un mandat légitime. Il invite les autres formations à faire partie d'un gouvernement d'unité nationale. La Constitution qui en sortira sera le prochain test de l'avenir du pays.

Les islamistes de stricte observance n'ont pas l'habitude de prôner la démocratie, ni de s'engager à en respecter les libertés de conscience et d'expression. Or, le chef d'Ennahdha, Rached Ghannouchi, revenu d'exil, n'est plus le «prêcheur enflammé» d'il y a 40 ans. «La démocratie, c'est pour tout le monde», a-t-il déclaré. Sitôt sa victoire connue, il a invité ses «frères» des autres partis, «quelles que soient leurs orientations politiques», à participer à «l'instauration d'un régime démocratique».

La Tunisie ne manque pas de partis «laïques». Si les formations dites de gauche avaient présenté une coalition, elles auraient peut-être pu récolter autant, sinon davantage, d'appuis que le vainqueur du 23 octobre. Elles ont choisi de lutter séparément. Leur division faisant peut-être craindre un Parlement morcelé et donc impuissant, maints électeurs auront sans doute préféré faire confiance au parti de Ghannouchi, qui ne renie pas la culture musulmane du pays.

Ayant vu son épouse et leur fille porter le foulard en allant voter, des commentateurs jugent déjà en péril les «droits des femmes» (accordés sous la dictature!) comme si l'islam était nécessairement réfractaire à cette moitié de l'humanité. Or, l'AFP l'a pourtant signalé, 42 des 49 femmes élues sont membres d'Ennahdha. Et Ghannouchi a réitéré son engagement envers les Tunisiennes, non seulement de respecter leurs acquis, mais de «renforcer leur rôle dans les décisions politiques». Quel autre pays en fait autant?

La Tunisie n'est plus une société traditionnelle. Sa population, largement urbaine, est instruite. Elle comprend une classe moyenne dont plus d'un professionnel était déjà engagé, sous la dictature, à préparer un changement de régime. Quant aux militaires, ils n'ont pas de propension à y confisquer le pouvoir. Au reste, l'économie du pays, vulnérable aux crises mondiales, repose sur une importante industrie touristique. Seuls des idéologues fanatisés pourraient tourner le dos à ces acquis. Où sont-ils?

Des experts ont beau rappeler que l'islam est compatible avec le pluralisme (l'Inde dénombre des centaines de millions de musulmans) et avec la modernité (l'Indonésie en compte le plus grand nombre), un doute persiste malgré tout. Curieusement, l'islamophobie s'accommode de l'Arabie intégriste, qui ne tolère ni autre religion, ni égalité des femmes, ni vraie représentation démocratique. (Même un Brian Mulroney, hier ténor de la lutte contre l'apartheid, se fait le chantre du business avec Riyad!)

L'exemple de la Turquie

Si l'islam n'est pas incompatible avec la pluralité et la modernité, ne serait-ce pas la culture arabe, alors, qui serait rébarbative aux droits individuels et à la démocratie? Un diplomate canadien, Michael Bell, longtemps en poste en Égypte, en Jordanie, en Israël et dans les territoires palestiniens, évoquait récemment le sujet dans le Globe and Mail. En fait, la plupart des cultures ont longtemps résisté à cette évolution et plusieurs y résistent encore, quelle que soit leur histoire.

Dans le cas des pays arabes, ce n'est guère auprès de la France et ou de la Grande-Bretagne, puissances coloniales d'hier — ni, pour l'Arabie saoudite, auprès des États-Unis — que leurs peuples allaient s'initier aux changements démocratiques. Au contraire, l'appui que ces démocraties ont donné aux dictatures qu'elles ont laissées en héritage allait souvent faire détester les valeurs occidentales et rehausser d'autant les valeurs de la «renaissance» promise par les tenants de l'islam.

Mais, dira-t-on, l'exemple de la Turquie, cité en modèle par Rached Ghannouchi, n'est-il pas inquiétant? La laïcité de principe en écartait de la vie publique l'islam et toute autre confession. Liberté et pluralisme n'ont pas prévalu pour autant. Une dictature militaire, consolidée par l'OTAN contre l'URSS communiste, y aura réprimé toute opposition. Or, justement, qui aura débloqué cette impasse, si ce n'est un parti islamique «modéré», que les Turcs ont élu et, récemment, reporté au pouvoir.

L'élection tenue en Tunisie n'indique pas qu'une prochaine évolution démocratique aura lieu en Égypte, où l'armée reste le vrai pouvoir, ni en Lybie, où la force tient lieu de gouvernement depuis 40 ans. La responsabilité n'en est que plus lourde de prouver qu'un pays arabe et musulman peut enfin protéger ses citoyens d'une dictature politique autant que d'un intégrisme autoritaire.

Les élus du 23 octobre paraissent en être conscients. Reste à leur souhaiter qu'ils ne soient pas, entre-temps, tels les Russes après Gorbatchev, frappés par la plaie des McDo et autres Lady Gaga.

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Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.
1 commentaire
  • Yvon Bureau - Abonné 31 octobre 2011 10 h 01

    Moins vite mais plus loin

    Un parti laïque peut aller plus vite pour l'atteinte de ses objectifs.
    Mais unis, ces partis laïques, pourront allez plus loin.

    Et plus loin est la paix sociale.