Questions d'image - Le charisme de François II

Curieux destin que celui de François Hollande, vainqueur haut la main de la primaire socialiste du 16 octobre dernier.

Qui, en effet, il y a à peine un an, aurait parié un kopeck sur les chances de cet homme à l'apparence sobre des grands commis de l'État de représenter le Parti socialiste dans la course présidentielle? Et, qui plus est et selon toute vraisemblance, d'affronter Nicolas Sarkozy pour lui ravir la présidence de la République française?

Avant «l'affaire DSK», grand favori de la gauche, peu de gens, à dire vrai, le voyaient là où il s'est rendu, et même pas les membres de son propre parti!

François Gérard Georges Hollande deviendra-t-il François II de France? Après cet autre François socialiste auquel on le compare avec plus ou moins d'exactitude et surtout avec passablement de cynisme: François Mitterrand.

Point de charisme

Pour avoir côtoyé François Mitterrand dès sa sortie de l'université, il était normal que François Hollande ait trouvé en lui un modèle d'homme politique, pour ne pas dire un mentor d'exception, véritable source d'inspiration et de légitimation de son propre engagement. Il ne fut pas le seul au sein du parti, tant son ex-conjointe, Ségolène Royal, fut sa groupie à s'en confesser. Tout au long de sa campagne contre Sarkozy, cette dernière se réclama elle-même de l'action politique et de la pensée mitterrandienne. Ou, du moins, tenta-t-elle «d'emprunter le style Mitterrand». Un peu hautaine, un peu dominante, un peu donneuse de leçons et surtout très ambiguë. Avec le résultat que l'on sait.

Bref, au dire de ses détracteurs, de droite comme de gauche, François Hollande serait totalement dépourvu de charisme.

Mais au fait, qu'est-ce que le charisme? Dans son sens commun, on entend par charisme cette aura, ce magnétisme naturel qui donne, par exemple, aux stars, aux femmes ou hommes politiques un certain ascendant sur les autres. D'ailleurs, le terme magnétisme me semblerait plus juste à cet égard. Car dans «charisme», on sous-entend — à tort — une posture d'incarnation. On confond la kharisma (grâce divine) avec l'incarnare (devenir chair). L'un vient du grec chrétien et l'autre du latin religieux. Comme si, dans sa chair, l'on pouvait représenter un groupe, ici un peuple, en incarnant le plus naturellement du monde les traits forts de sa personnalité.

Pour poursuivre cette analyse, François Hollande, sans doute moins «magnétique» que d'autres, ne me paraît pas, comme il est affirmé, moins «incarnant» que d'autres. Il me semble au contraire représenter un fort grand nombre de mes concitoyens d'origine. Autrefois, on disait le «Français moyen». Quelqu'un de simple, d'accessible, de plus modeste que la moyenne, aux valeurs citoyennes et républicaines marquées et aux ambitions discrètes.

Alors, la France peut-elle élire un Français moyen aux allures d'instituteur à la tête de son État?

Une élite politique sans charisme

Dans le fond, la réponse à cette question n'a pas grande importance. Les femmes et les hommes politiques d'aujourd'hui ne sont guère «charismatiques» au sens commun du terme, Barack Obama faisant sans doute exception à cette règle.

Que je sache, Angela Merkel, Dmitri Medvedev, James Cameron, Nicolas Sarkozy, Stephen Harper ou Jean Charest impressionnent davantage par les fonctions et les rôles qu'ils occupent que par le champ magnétique qu'ils dégagent lorsqu'ils se présentent devant une assemblée. Je ne vois pas en quoi François Hollande, s'il était élu président de la République française, ne serait pas capable de rejoindre les rangs de cette élite politique, même pâle il est vrai, côté image.

Image, style et réputation

Voici les confusions les plus communes. Pourtant, ces notions importantes de l'analyse d'image servent bien évidemment de repères pour qualifier la personnalité des politiciennes et politiciens d'aujourd'hui. Par exemple, on dira que Barack Obama a du style, que Nicolas Sarkozy a travaillé son image (exit le bling bling) et que Dominique Strauss-Kahn souffre indubitablement — et ce n'est pas fini — d'une atteinte grave à sa réputation. Comme quoi, le charisme dont il bénéficiait naturellement ne lui a pas servi à grand-chose.

François Hollande a néanmoins compris quelque chose que d'autres candidats devront assimiler. Et, en cela, il m'apparaît un politicien moderne dans le style qu'il affiche: la théâtralité est un artifice qui ne sert plus à rien. De Gaulle, Giscard, Chirac et Mitterrand en ont usé et abusé à leur époque. Son style plus discret, à l'heure des «pouvoirs citoyens», l'a sans doute conduit là où il se trouve.

Ce monsieur au profil bas pourrait nous étonner bien davantage.

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Jean-Jacques Stréliski est professeur associé à HEC Montréal, spécialiste en stratégie de l'image.

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