Perspectives - Le p'tit dernier

La venue au monde du sept milliardième membre de la famille humaine offre une belle occasion de prendre conscience d'enjeux importants pour son avenir. Elle peut donner lieu aussi à des raccourcis catastrophistes.

À en croire les statisticiens des Nations unies, la population humaine passera le cap des 7 milliards d'individus aujourd'hui. Le chiffre est tellement gros que l'on a du mal à s'en faire une idée concrète. Selon un petit calcul maison, si tous les humains devaient vivre sur le seul territoire québécois (1 312 126 km2 de terre ferme) la densité de population y avoisinerait celle de la municipalité de Westmount (5173 habitants au kilomètre carré).

Admettons que ce n'est pas tellement plus parlant. Ce qui frappe beaucoup plus l'imaginaire, c'est de se faire rappeler que l'humanité n'a pas passé le cap de son premier milliard avant le milieu du XIXe siècle, qu'elle en était encore à seulement 2,5 milliards en 1950 et qu'elle pourrait bien dépasser les 9 milliards en 2050. Certains y verront la promesse effrayante d'une vague humaine immense et incontrôlée en voie de submerger le monde jusqu'à l'étouffer. Cette catastrophe a été promise pour bientôt par le célèbre économiste britannique Thomas Malthus, sauf que c'était au début du XIXe siècle, et que le pauvre homme n'avait pas prévu l'explosion de la productivité agricole, les avancées de la médecine moderne, ni la dématérialisation de l'économie.

Il faut dire que la question est extrêmement complexe. Selon les différents scénarios retenus, les Nations unies prédisent que la population totale atteindra 10, 16, voire 27 milliards d'humains à l'horizon de 2100, mais qu'elle pourrait aussi redescendre à 6,2 milliards. On ignore en effet trop souvent que les progrès réalisés en matière de planification des naissances, d'éducation des filles, de façon plus générale, d'affirmation économique et sociale des femmes ont fait dégringoler leur taux de fécondité d'une moyenne mondiale de 6 enfants par femme en 1950, à 2,5 en 2000.

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Cela n'empêche pas, pour le moment, la population humaine de continuer de grandir sur une planète qui, elle, ne peut pas en faire autant. Cela soulève automatiquement le danger de pénurie de ressources, à commencer par le droit essentiel à l'alimentation. Notons, tout de même, que la proportion d'humains sous-alimentés a chuté de 26 % à 13 % depuis le début des années 70, selon la FAO, et que les cas de famine dans le monde sont davantage dus aujourd'hui à des problèmes d'organisation, comme le manque d'infrastructures de transport et de réfrigération, qu'à un manque de nourriture proprement dit. La spéculation foncière, le développement des biocarburants et l'adoption d'une alimentation de plus en plus riche en viande dans les économies émergentes, comme la Chine et l'Inde, viennent néanmoins compliquer le tableau.

On s'en fait aussi pour l'environnement. La planète se mourait déjà avant que nous soyons 7 milliards, comment pourrait-elle ne pas encore plus mal se porter après? Rappelons d'abord que tous les nouveau-nés ne sont pas égaux en la matière et que, durant le cours de sa vie, un petit Américain aura une empreinte écologique 7 fois plus lourde que celle d'un Chinois, 55 fois plus que celle d'un Indien et 86 fois plus que celle d'un Nigérien. Selon des experts, le ralentissement de la croissance de la population ne contribuerait, au mieux, qu'à 16 à 19 % de la réduction de gaz à effet de serre nécessaire d'ici 2050, les 81 % à 84 % restants devant venir de changements technologiques et de mode de vie.

Les tendances démographiques prennent des formes bien différentes selon les endroits. Bien que presque la moitié des 7 milliards d'habitants du monde aient 24 ans ou moins, toute cette jeunesse se retrouve largement concentrée dans certains pays en voie de développement, notamment en Afrique subsaharienne. D'autres, en Europe, au Japon ou au Québec, voient au contraire grisonner la tête de leur population avec hantise. À l'échelle d'un pays, l'augmentation de la population peut être un puissant moteur de développement économique et social pourvu que l'on parvienne à former cette jeunesse et qu'on lui permette de jouer un rôle productif. Or, pendant qu'une partie du globe cherche désespérément le moyen de surmonter sa pénurie de main-d'oeuvre, une autre est en voie de rater une chance en or avec des taux de chômage records chez ses jeunes. Cet échec a d'ailleurs été l'un des facteurs majeurs à l'origine des récents soulèvements dans le monde arabe.

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Le lien entre la croissance de la population et tous ces grands problèmes de famine, de pollution ou encore de développement économique est donc loin d'être aussi simple qu'il n'y paraît.

Dans le premier cas, on sait que la meilleure façon d'éviter un dérapage démographique n'est pas d'adopter des politiques coercitives de limitation des naissances, ni de souhaiter secrètement le retour de la peste ou l'éclatement d'une «petite guerre nucléaire» entre l'Inde et le Pakistan. Il s'agit de promouvoir le droit des femmes notamment à disposer de leur corps comme elles l'entendent, à avoir accès à une éducation et des soins de santé de qualité, ainsi qu'à accéder aux mêmes emplois et aux mêmes responsabilités que les hommes.

Pour les autres problèmes, ce sera beaucoup plus compliqué.

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