L'intelligence collective pour une anthropologie du présent

La muraille Igreja da Serra do Pilar, au Portugal.<br />
Photo: Sonia Cardoso La muraille Igreja da Serra do Pilar, au Portugal.

Ce n'est pas parce que l'idée vient de loin qu'elle ne mérite pas d'être reproduite ici. En septembre dernier, un espace en ligne a vu le jour afin d'inciter les internautes de 16 pays à y téléverser leurs photos personnelles sur lesquelles il est possible de voir des monuments présents dans leur environnement.

L'endroit, défini par des associations Wikimédia, ces groupes numériques qui militent pour le partage de la connaissance en général, et dans les espaces numériques en particulier, a été baptisé «Wiki aime les monuments». Il a reçu en un mois près de 170 000 clichés en provenance de la Belgique, de la France, de la Hongrie, de la Suisse, de la Suède. Alouette.

Loin d'être un simple concours de photographies pour amateurs — et auquel des professionnels ont aussi participé —, ce vaste projet de collecte d'information visait surtout à mettre la force de l'individualisme, désormais en réseau, au service du collectif. Comment? En façonnant une nouvelle banque d'images, libres de droits, documentant le patrimoine architectural européen. Noble mission qui se déguste désormais sur la Toile (http://www.wikilovesmonuments.eu).

L'année précédente, un projet similaire, lancé aux Pays-Bas seulement, où plusieurs bâtiments ont ce drôle de pouvoir de mettre des larmes dans les yeux des gens qui les regardent un peu trop, avait réussi à faire sortir 12 500 clichés des espaces privés pour en faire profiter la terre entière.

Le Wiki aime les monuments et l'humanité devrait elle aussi aimer les Wiki en exploitant cette nouvelle forme de mise en commun des savoirs pour documenter le présent au profit des générations à venir. Dans toutes ses composantes, y compris celle que l'on retrouve au Québec.

Oui, les voix déplaisantes se font déjà entendre: «jeune histoire», «pas beaucoup de monuments significatifs», «logique de protection du patrimoine plutôt aléatoire, qui a fait disparaître de trop belles pièces avant l'arrivée de ce partage».... Un Wiki sur le thème des monuments pourrait rapidement s'essouffler. C'est un peu vrai. Mais cela n'empêche pas d'explorer d'autres champs du patrimoine que chaque individu gagnerait désormais à mettre en images sur une base personnelle pour les rendre disponibles, exempts de droits, à tous.

Documentation du présent

Des pistes? Les enseignes lumineuses des motels, bineries et autres commerces-cultes du passé, que la modernité est en train de faire disparaître un peu partout à travers la province... généralement sous des enseignes en contreplaqué ou des panneaux d'aluminium ondulé. Autre quête possible: les détails architecturaux des bâtiments conçus au début du siècle dernier et que la vague actuelle de condominiums à la brique rose risque d'effacer de la mémoire du Québec de demain. La liste est loin d'être exhaustive. Et la logique très 2.0 du participatif pourrait facilement venir l'étoffer.

C'est que cette documentation du présent, qui demande finalement à tous d'en numériser des fragments, est d'ailleurs loin d'être une quête futile, comme en témoigne par exemple la Carte sonographique de Montréal (http://www.montrealsoundmap.com) qui, depuis quelques années, invite la population à cartographier les sons de Montréal. Pour le moment, 282 fichiers sonores ont été inscrits sur cette carte numérique. On y entend entre autres le bruit des masses humaines dans les galeries du métro, le bruissement du vent dans les arbres d'un parc, le grincement des escaliers roulants dans un bâtiment commercial, la circulation à différents coins de rue... Votre voisin, votre collègue de travail, votre soeur en a peut-être enregistré un. Au nom de la postérité.

Life in a Day

Avec la formule simple «dis-moi ce qui se passe dans ton quotidien et je te dirai quel portrait cela donne de nous», cette étonnante documentation du présent est certainement vouée à un bel avenir, poussé par des projets impressionnants comme Life in a Day, qui concentre le concept en un film d'une heure trente auquel ont pris part 80 000 personnes, dans 140 pays.

On rappelle les événements: l'an dernier, le réalisateur Kevin MacDonald, aidé du producteur Ridley Scott, a demandé aux habitants de la planète de filmer un fragment de leur quotidien le 24 juillet 2010. Les fichiers vidéo devaient être envoyés par l'entremise du site de partage YouTube. Il a reçu 4500 heures d'enregistrement.

Une fois le ménage fait, il en reste un bijou de création, sorte de Baraka, ce tour du monde en format documentaire filmé par Ron Fricke en 1992, version 2.0, qui, du lever au coucher du soleil, nous transporte dans l'intimité de la condition humaine aux quatre coins du globe.

Il y a des yeux pleins de sommeil, des gens qui se marient, un homme qui a peur de mourir, un enfant de trois ans qui fait du surf avec son grand-père, une jeune fille ordinaire qui sort une arme à feu de son sac à main, un père et son fils qui mangent une pizza en regardant l'océan, des femmes qui rigolent dans un bidonville...

Il y a des riches, des pauvres, des sourires et des larmes, et il y a surtout cette impression d'être face à une planète qui se raconte elle-même par l'entremise de chaque individu désormais doté d'une technologie permettant de le faire.

L'effet sur la mémoire du monde est bien sûr facile à envisager. Et l'ensemble de cette nouvelle pratique pourrait même rapidement pouvoir se draper dans un symbole intéressant pour faire avancer sa cause: The One Million Masterpeace (http://www.millionmasterpiece.com), un projet d'envergure qui propose, en passant par la Toile, de créer une toile unique composée d'un million de petites toiles façonnées par autant d'artistes sur la surface du globe.

À ce jour, 29 500 créateurs, dans 174 pays, ont répondu à l'appel. Au final, cette création collective, toujours en formation, devrait être imprimée sur une toile de 80 mètres par 31, pour ainsi être exposée à la face du monde qui va lui donner vie, et du coup prouver que l'intelligence collective peut être exploitée pour le bien, oui, mais également pour le beau.

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4 commentaires
  • Nasboum - Abonné 29 octobre 2011 07 h 32

    création

    Je n'y crois pas, M. Déglise, à ces sessions de créations collectives. Partage des connaissances, de l'info, oui mais pas de création. Car le mystère de la création est, heureusement, individuel et indéchiffrable.

  • Jean-Simon Voghel Robert - Inscrit 29 octobre 2011 17 h 21

    Création

    À Nasboum
    La création se partage. Elle enrichit les gens qui la reçoivent et qui la donnent. Car dans la création, il y a aussi une intention, et l'intention aujourd'hui est au collectif.

    D'autre part, on ne partage pas l'info, ni la connaissances, on la donne. Dès qu'on reçoit un input, cela permet la création de nouvelles information et de nouvelles connaissances. À partir de ce moment on peut partager, mais ce partage ne peut se faire sans la création.

    Et heureusement, le mystère de la création est individuel et indéchiffrable, sinon, quel plaisir y aurait-il à créer?

  • Nasboum - Abonné 30 octobre 2011 08 h 10

    @Jean-Simon

    Au moins, on s'entend sur les voies de la création.

    Pour le reste, je crois que vous jouez sur les mots. Je suis de ceux qui pensent que la création est avant tout un geste individuel, qui part du plus profond de soi. Allez composer un des derniers quatuors de Beethoven à six et vous m'en donnerez des nouvelles. Définition romantique, peut-être, mais j'y tiens. La création donc, elle se donne, elle ne se partage pas, même si nous vivons en plein siècle des indignés.

    Pour l'info, qu'elle se donne ou qu'on la partage, je m'en fous. Ce n'est que de l'info et le monde virtuel nous en a tellement produit, allant du meilleur comme du pire. Ceci dit, que Fabien Déglise continue de nourrir nos cerveaux de ses bons textes.

  • Khayman - Inscrit 1 novembre 2011 07 h 27

    Prêcher d'exemple

    Il est un peu ironique de lire un texte inaccessible aux non-abonnés faisant l'éloge du partage gratuit de l'information.