Vignerons de la Loire : du talent à la pelle !

Claude Papin au chevet de ses chenins 2011.<br />
Photo: Jean Aubry Claude Papin au chevet de ses chenins 2011.

«Je crois au principe de la lenteur», racontait Claude Papin, du Château Pierre-Bise, à notre petit groupe de journalistes venus en faire l'expérience sur place récemment. Une allusion sans doute à la Loire paresseuse creusant sur plus de 1000 kilomètres son sillon tranquille sur ces argiles à silex, micashistes, craie tuffeau et autres roches éruptives du Massif Armoricain qui chatouillent à la racine l'ADN des nombreux cépages de cette belle région de France.

Un principe de lenteur appliqué chez lui non seulement à l'observation de ses cabernets, francs et sauvignons, mais surtout à ses chenins répartis sur quelque 40 hectares de vignoble et dont les «fenêtres» de maturité sont ici suivies avec l'intuition du chien pisteur de truffes. Mais là où excelle Papin, c'est sur le plan de cette fine «dynamique de bouche» qui officialise avec une rare pertinence le travail de terrain effectué en amont.

Prenons par exemple ses chenins blancs vinifiés en sec comme en doux. Récoltez-les à l'intérieur de leurs «fenêtres» précises (plusieurs tris sont parfois nécessaires sur une même parcelle), à maturité phénolique parfaite. Résultat? Une expression variétale en retrait, suivie au palais d'un «cheminement» acide à l'horizontal plongeant derrière la langue, plutôt qu'un parcours vertical se faufilant en voie rétronasal.

Pas facile à saisir, je sais, mais le détail est capital. Non seulement l'opération met-elle en lumière la brillance du fruit mais elle permet, via le trio arôme-acide-structure-de-bouche, de saisir ce terme si souvent galvaudé de minéralité.

Surveillez ses Anjous (blancs et rouges), Savennières, Quarts de Chaume et autres Coteaux du Layon, hélas introuvables chez nous: de véritables condensés de savoirs livrés par un maître qui, comble de l'humilité, vous dira qu'il ne fait seulement ici que son boulot de vigneron. Chapeau, M. Papin!

Ce Claude Papin n'est pas seul en Loire. Nommons déjà Noël Pinguet au domaine Huet et Philippe Foreau au Clos Naudin à Vouvray, François Chidaine (Montlouis), Claude Lafond (Reuilly), Alliet, Joguet, Breton et Baudry à Chinon, Vacheron, Pinard, Mellot, Riffault et Cotat à Sancerre, Landron, Luneau-Papin, Bossard et Couillaud en Muscadet, tous ces autres Dagueneau, Germain, Couly-Dutheil, Laporte et Bourgeois, ainsi que ces insaisissables frères Foucault au Clos Rougeard à Chacé (Saumur-Champigny), dont les vins — Clos du Bourg, Clos Rougeard et Poyeux — sont aussi rares à la vente qu'ils sont uniques et singuliers. Si mythiques, en fait, que même ces cavistes visités à Saumur avaient peine à imaginer de voir chez eux en tablettes ne serait-ce que le début du profil de l'ombre d'un col à la vente!

Tout de même, une référence absolue en matière de cabernet franc, à mon sens encore inégalée sur la planète vins.

Du talent, il y en a. Des remises en question aussi. On est loin de ces sancerres minces, de ces saumurs étriqués, de ces muscadets acerbes et autres moelleux lourdement édulcorés et sans âme éclusés jadis sur les zincs parisiens par des gosiers perforés par tant de médiocrité vineuse.

Aujourd'hui, comptoirs chics, cavistes chébrans et amateurs pointus s'échangent désormais ces adresses d'artisans ligériens qui eux-mêmes trouvent un malin plaisir à se rencontrer et à en débattre tous les ans au Salon des vins de Loire, à Angers.

Un climat sain de franche camaraderie qui pousse au dépassement: voilà déjà le profil des vins de la Loire.

Mes coups de coeur sont trop nombreux pour les contenir en ces lignes. Notons déjà les cousins Vacherons à Sancerre: «À Bordeaux, on achète un château, en Bourgogne, on achète un cru, à Sancerre, on achète un vigneron...», lanceront un Jean-Laurent et un Jean-Dominique que personnellement... j'achète! Avec une certification en biodynamie depuis 2004, nos lascars font fort sur leurs 47 hectares truffés de lieux-dits traités aux petits oignons.

Il y a ici un souffle d'exigence mais aussi de liberté, d'une mise à niveau constante doublée d'un savoir-faire qui tient déjà du grand art malgré l'âge tendre de nos jeunes vignerons.

Acheter du Vacheron, c'est pénétrer telle une lame effilée dans un coeur de silex ou de calcaire pour en faire jaillir l'éclat fruité et minéral, en blanc comme en rouge.

C'est sans cesse assouvir sa soif de sauvignons et de pinots noirs qui, à leur tour, se dérobent pour mieux réapparaître là où expositions, millésimes et climats les invitent à se révéler de nouveau. Trois vins sont actuellement disponibles, soit le Sancerre 2010 (29,80 $ - 10523892 - ***1/2, 1) et deux cuvées en rouge: Sancerre 2009 (32,50 $ - 11153993 - ***1/2, 1), au soyeux fin, et la rare cuvée Belle Dame 2007 (54,50 $ - 10523868 - ****, 3 ©), parfumée, racée et profonde, à servir sur un magret de canard. Du grand art!

Même jeunesse, dynamisme et dépassement avec ces Clément et Florent Pinard qui reprenaient l'affaire familiale en 2007 (20 générations) en sancerrois, avec notamment une production de sancerre rouge parmi les plus enlevantes de l'appellation, même si les blancs (11 différentes cuvées) ne sont pas en reste.

Beaucoup de va-et-vient sur les 17 hectares maison où une cinquantaine de parcelles bien identifiées s'accordent entre elles pour insuffler aux vins une musicalité minérale fine, précise, sans cesse modulée.

Quelle magie pure que ces cuvées Florès, Nuance, Harmonie, Petit Chamarain et Chêne Marchand en blanc, ou Charlouise et Vendange Entière en rouge! Les vins vivent et vibrent avec une telle urgence, avec une telle insolente naïveté, qu'on a l'impression d'être convié ici à une célébration païenne où végétal, minéral et solaire ont sublimé la notion même de vin. Essence ciel. Une maison à suivre de très près. Je vous réserve les Marionnet, Joguet et Pinguet pour une autre tranche de la Loire.

Potentiel de vieillissement du vin: 1, moins de cinq ans; 2, entre six et dix ans; 3, dix ans et plus. ©: le vin gagne à séjourner en carafe.

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Jean Aubry est l'auteur du Guide Aubry 2012 - Les 100 meilleurs vins à moins de 25 $ à paraître cette semaine.

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Les vins de la semaine

La belle affaire
Vila Regia 2010, Douro, Sogrape, Portugal (10,10 $ - 464388)

Des morceaux de porc, de la tomate, des olives, des herbes, mijotez et servez avec ce rouge souple, simple, frais, judicieusement fourni, moyennement corsé, diablement accrocheur. L'impression de jaser à table avec un sympathique Portugais avec qui on termine la bouteille... 1

Le montlouis mousseux
Montlouis Brut, François Chidaine (22,95 $ - 11537049)

De la visite rare que ce Chidaine, une occasion aussi de se frotter au chenin fait bulle avec l'une des figures de proue du (très) noble cépage. Très sec, déroutant pour certains en raison de l'éclat bien tranché du fruité, à la fois généreux, sapide, plus que vertical. Disponibilité le 3 novembre. 2

La primeur en blanc
Chardonnay Jurassique 2010, J.M. Brocard, Bourgogne (19,95 $ - 11459087)


Dans l'Yonne. Chablis n'est pas loin. Vous convaincre encore du caractère impérial, voire minéral, des sols et sous-sols est superflu. Ça se sent, ça se goûte, c'est tranché, bien sec, presque fumé tant l'impression de craie domine. Et quel brio sur le plan technique! 1

La primeur en rouge
Syrah Réserve 2009, Don David, Argentine (16,15 $ - 10894431)

Dans la bande dessinée, la ligne claire et le fruité tranché et parfaitement dessiné de cette cuvée évoqueraient le graphisme du Tintin d'Hergé. Un style précis qui ne déborde pas de la case animée, concentré en couleur et en aventure, mais toujours agile sur le plan tannique, jamais lassant. 1

L'émotion
Cuvée A, Cahors 2004, Château Les Hauts d'Aglan (25,70 $ - 10800423)

Le cahors d'Isabelle Rey-Auriat est d'une classe à part. Il y a cette jolie cuvée 2006 (17,75 $ - 734244 - ***, 1) pour s'initier au «vin noir», puis cette «A» dont la musculature classique du cahors laisse place à une merveilleuse étoffe fruitée, nourrie et nuancée. 1
3 commentaires
  • jean-jacques@streliski.com - Abonné 28 octobre 2011 14 h 40

    Merci Jean

    Je suis né en Anjou en l'an de grâce 194...Bref, il y a longtemps. J'ai été élevé à Savennières. La propriété de Mme Joly, mère de Nicolas (Coulée de Serrant) jouxtait notre maison. C'est dire si je suis sensible depuis ma jeunesse à l'explosion du succès des vins de Loire, dans tous les cépages. Il est rare qu'on leur rende l'hommage qu'ils méritent d'autant que la vinification des viticulteurs d'aujourd'hui atteint un degré de sophistication jamais atteint auparavant. Les cabernets francs sont mes préférés, L'Anjou Villages est, selon moi, à rechercher. Plus que l'Anjou rouge d'appellation plus large. À noter, pour 20 à 25 dollars environ, on a un bon Anjou ou un bon Saumur-Champigny, ce qui est loin d'être le cas pour les Bordeaux - 40$ et plus. Donc mon choix est vite fait. Merci encore pour cette chronique qui fait chaud à mon coeur d'Angevin. JJS

  • Emmanuel Duran - Inscrit 29 octobre 2011 00 h 38

    Grande Région, grande finesse, grande variété, grands viticulteurs....La Loire

    Ligérien de naissance, le jus du noble raisin de l'entière vallée de la Loire coule dans mon sang depuis moins longtemps que monsieur Stréliski mais de façon continue. Merci Jean Aubry de faire le panorama de cette région au mille kilomètres de vignoble. On l'appelle le jardin de la France moi je l'appelle la fontaine bachique de la France.
    N'hésitez pas à vous y abreuver!

  • adnjean - Inscrit 29 novembre 2011 05 h 21

    Et Monsieur Joly?

    Souvenez-vous de nous entretenir de l'un des plus grands vins blancs du monde: le clos de la Coulée de Serrant! Une Savenière