Essais québécois - Faut-il en finir avec la Révolution tranquille?

Dans un party d'intellectuels, si vous voulez savoir à qui vous avez affaire, lancez une discussion sur la Révolution tranquille. Instantanément, des camps se formeront, et vous aurez alors une idée assez précise du pouls idéologique des lurons. À droite, la Révolution tranquille est conspuée avec plus ou moins d'énergie, selon le degré d'intensité des convictions conservatrices ou néolibérales des chahuteurs. À gauche, on la chante avec un enthousiasme inversement proportionnel à notre radicalisme idéologique. À l'extrême gauche, on lui reconnaît quelques vertus, mais on déplore sa mollesse petite-bourgeoise. Les sociaux-démocrates, eux, n'ont pas ces réserves et trinquent à sa gloire, en espérant la reconduire. Dois-je rappeler que je n'hésite pas à me joindre à ces derniers dès que l'occasion se présente?

Les dix conférenciers réunis par Guy Berthiaume et Claude Corbo dans La Révolution tranquille en héritage respectent cette ligne de partage. Mené par l'économiste bourru Gilles Paquet, le camp des pisse-vinaigre est aussi animé par Alain Dubuc et Monique Jérôme-Forget. Dans le camp adverse, celui des réformistes qui ne mangent pas du syndicaliste et du fonctionnaire pour déjeuner, on retrouve l'économiste Pierre Fortin, le sociologue Jacques Beauchemin, le journaliste Marc Laurendeau et l'écrivain Jacques Godbout. Les historiens Yvan Lamonde et Lucia Ferretti, de même que l'économiste Luc Godbout, sont aussi de la fête, mais gardent leurs distances idéologiques.

Gilles Paquet, donc, mène la charge contre-révolutionnaire. Selon lui, les grands changements des années 1960 ne seraient pas d'abord attribuables au «volontarisme des politiciens et des bureaucrates», mais à la simple pression démographique. Il fallait donc faire quelque chose, mais le mouvement, dit-il, a sombré dans un «étatisme délirant».

Paquet écrit que l'étatisation de l'éducation a provoqué la grogne de tout le monde (c'est faux, évidemment) et a engendré «un taux de décrochage navrant». Il ne mentionne pas que ce taux était bien plus élevé avant. Il affirme que la concurrence dans l'éducation donne de meilleurs résultats, en citant des néolibéraux pur jus. Son gros argument est un appel à la majorité. «Trop d'intervenants, écrit-il, ont dénoncé cet échec qualitatif du système d'éducation pour qu'on puisse éviter un constat d'inachèvement.» Pas fort.

Il réserve les mêmes mauvaises critiques au système de santé, en rappelant «l'importance de la concurrence privée et d'une tarification directive pour une bonne gouvernance». Dans Le privé en santé (PUM, 2008), une trentaine d'experts font la démonstration du con-traire. Paquet, enfin, déplore la culture de dépendance étatique engendrée par ce «coup d'État». Il semble nostalgique des anciennes institutions — famille, communauté, paroisse.

Sur ce dernier point, Jacques Godbout présente un autre son de cloche. «En 1950, écrit-il, dans la province de Québec, la charité l'emportait souvent sur la justice, la vie de l'esprit se butait à la mesquinerie petite-bourgeoise des classes dominantes, le maître des biens terrestres parlait anglais et refusait de partager ses privilèges avec les francophones, à son avis des êtres inférieurs en finance, en commerce, en ingénierie, en sciences et en gestion de projets. Vous ne pouviez naître, étudier, vous marier, procréer, travailler et mourir que si vous passiez par le perron de l'église.» Ah, le bon vieux temps!

Moins grossier et conservateur que Paquet, Alain Dubuc arrive néanmoins sensiblement aux mêmes conclusions. La Révolution tranquille était nécessaire, reconnaît-il, mais elle est dépassée. Sa sacralisation nous empêcherait, aujourd'hui, de réduire la taille de l'État et entretiendrait chez les Québécois une méfiance envers le secteur privé et la prospérité économique. Ce n'est pas faux et c'est très bien ainsi, aurais-je envie de répliquer à Dubuc.

Monique Jérôme-Forget reprend les arguments de ses amis droitistes en suggérant que la distinction gauche-droite est dépassée. Les syndicats, selon elle, auraient trop de pouvoir dans les écoles. Au début des années 1960, continue-t-elle, ils en avaient moins et «notre système d'éducation a donné ses meilleurs résultats». Cela est faux, évidemment. Notre système d'éducation, malgré ses défauts, fait mieux aujourd'hui qu'alors. On s'étonne toujours de constater à quel point des personnes censées être aussi avisées peuvent dire n'importe quoi.

Contre les inégalités

Pierre Fortin ramène tout le monde à l'ordre. D'un point de vue économique, explique-t-il, les révolutionnaires tranquilles se fixaient quatre objectifs: se servir de l'État québécois pour rattraper le niveau de scolarité et le niveau de vie de l'Ontario, pour permettre aux francophones de maîtriser leur économie et pour lutter contre les inégalités. Ont-ils réussi? «Le Québec a maintenant presque rejoint l'Ontario en matière de niveau de scolarité et de niveau de vie. Les entreprises francophones contrôlent les deux tiers de l'emploi. Le Québec forme la société la moins inégalitaire d'Amérique du Nord», démontre Fortin, statistiques à l'appui.

Jacques Beauchemin s'oppose clairement à la démolition des acquis de la Révolution tranquille, mais s'efforce néanmoins de penser ce qu'on a perdu dans son élan. Cette nécessaire entrée dans la modernité, explique-t-il, s'est accompagnée d'un rejet radical du passé canadien-français. Pour «rénover l'identité collective», les révolutionnaires tranquilles ont sacrifié la mémoire. Au moins, précise Beauchemin, ils étaient porteurs d'un projet valable, un élément qui fait défaut aux con-tempteurs de la Révolution tranquille. Pour sortir du marasme, les Québécois, selon le sociologue, devraient renouer avec l'esprit de refondation de la Révolution tranquille et l'achever, en réinvestissant, sans esprit de table rase, le projet de souveraineté politique.

À ceux qui diront qu'il faudrait d'abord s'occuper des «vraies affaires» avant de se relancer dans ce projet, Marc Laurendeau, sans plaider franchement pour la souveraineté, réplique que nos leaders ne doivent pas devenir «les eunuques du débat national», que leurs prédécesseurs ont été capables de concilier le social et le national et que l'abandon du débat constitutionnel serait absurde et indigne du peuple québécois. Que François Legault se le tienne pour dit!

louisco@sympatico.ca

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