Récit d'un échec

On ne ressort pas tout à fait indemne de la lecture des 900 pages que Pierre Nepveu vient de consacrer à la vie de celui qu'on a surnommé le poète national du Québec, Gaston Miron. Le silence qui a suivi la couverture habituelle à la sortie de ce livre majeur (Gaston Miron. La vie d'un homme - Boréal) est peut-être l'expression d'une pudeur qui consisterait, en cette période de disette politique, à détourner le regard de ce que la vie de ce «contemporain capital» nous raconte.

Le livre de Pierre Nepveu retrace bien sûr le cheminement littéraire d'un des plus grands écrivains du Québec, le seul à avoir jamais eu des obsèques nationales. Mais ce livre est aussi une grande histoire du Québec moderne. On compare souvent Miron à Neruda, Césaire ou Senghor. Chose certaine, l'itinéraire de cet homme «à bout portant» est celui d'un être qui a voulu incarner dans chacun de ses mots le destin d'un peuple.

C'est le propre de certains grands artistes que d'exprimer des réalités que les humbles journalistes ne découvriront que des années plus tard. Et encore! Ce côté prophétique transpire partout chez Miron, qui a préparé la Révolution tranquille dès le début des années 50 en fondant la maison d'édition l'Hexagone. Le poète, qui débarquait en France dès 1960 pour «apprendre le Québec aux Français», fut pendant des années notre meilleur ambassadeur à l'étranger. Miron n'hésitera pas à cogner à la porte des plus grands, de Witold Gombrovitch à André Breton, qu'il considérait comme ses égaux. Partout, il était le Québec à lui tout seul.

Il est d'autant plus difficile, dans le contexte actuel, de ne pas aussi lire cette biographie comme le récit d'un échec. Échec partiel du poète d'un seul livre qui, comme le montre Nepveu à profusion, s'est laissé happer tout entier par la générosité et le combat de ses compatriotes. Pourtant, si son exil en Somalie ne rabaisse en rien l'oeuvre de Rimbaud, pourquoi celle de Miron devrait-elle souffrir de la dispersion de son auteur?

Non, l'échec qui se dessine nettement dans cette biographie, ce n'est pas tant celui du projet littéraire, ni celui de la vie amoureuse, que celui de l'indépendance du Québec que Miron a personnifié plus que tout autre. Nepveu peint une figure presque christique entièrement absorbée par la résurrection de son peuple. Miron a cherché la rédemption des Québécois dans une poésie «à hauteur d'homme et d'histoire». Mais il ne pouvait pas non plus ne pas la chercher dans la vie réelle... qui la lui refusa. Les dernières années de Gaston Miron, alors qu'il fuyait le Québec, annonçaient de manière presque lumineuse la déroute actuelle du nationalisme québécois. Des années avant qu'elle survienne véritablement, Miron la nomme et la désigne: «Nous n'aurons ni Dolmens de Bretagne / ni Rochers d'Île de Pâques / [...] enterrez le corps de poésie / mon cadavre d'amour en ce peuple / là où il n'y a pas d'écriteau / mais où flageole une lumière brûlée», écrit-il.

Très tôt, aussi, il a vu que la bataille de la langue était loin, très loin, d'être gagnée. Miron avait mis la langue au coeur de son combat. Et pas n'importe quelle langue. Pas le banal instrument de communication qu'on enseigne parfois. Une langue souveraine dont il voulait que nous retrouvions le sens profond. Une langue qui appartenait «à une culture globale», à une civilisation.

Miron trépignait de tout son être de devoir sans cesse reprendre ce combat. Que dirait-il, quinze ans après sa mort, de voir ce pays replonger plus que jamais dans le «bilingue» tous azimuts, de l'élection d'une députée unilingue anglaise à la bilinguisation de la sixième année du primaire, en passant par les pancartes bilingues des insurgés du square Victoria. Personne n'a mieux compris le drame linguistique québécois que cet homme obsédé jusqu'à l'hystérie par le mot juste, mais qui ne sombra jamais ni dans la rectitude desséchante du «bon parler français» ni dans ce mythe suicidaire d'une langue proprement québécoise.

Que dirait-il de voir renaître dans toute sa splendeur, à l'ombre de la mondialisation, ce «sous-bilingue» québécois dont Nepveu nous rappelle opportunément qu'il est cet «homme dont le psychisme est envahi par l'anglais même quand il ignore tout de cette langue»? Miron se mettrait certainement dans une sainte colère en découvrant la provincialisation galopante qui menace aujourd'hui le Québec. Il fustigerait «ce maudit peuple de branleux, de téteux, de bretteux». Il rappellerait probablement ces mots d'une vieille dame contre lesquels il avait tant pesté en 1980: «C'est-y pas honteux, ils veulent pas qu'on soit une province!»

En même temps, Miron reste ce poète de l'espoir jamais vaincu, l'un des fondateurs de notre littérature qui elle continue de fleurir, même sans pays. Je lisais récemment sous la plume d'un collègue qu'un peuple qui a produit le Cirque du Soleil ne pouvait pas disparaître. C'est pour combattre de telles naïvetés qu'il faut lire le livre de Pierre Nepveu. Miron savait, lui, que rien n'est jamais donné aux Québécois.

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crioux@ledevoir.com

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18 commentaires
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 21 octobre 2011 07 h 35

    Bravo !

    Une autre superbe chronique !

  • Rodrigue Tremblay - Inscrit 21 octobre 2011 07 h 39

    Art poétique

    Martin Leon a fait une sublime version d'Art poétique

    J’ai la trentaine à bride abattue dans ma vie
    je vous cherche encore pâturages de l’amour
    je sens le froid humain de la quarantaine d’années
    qui fait glace en dedans, et l’effroi m’agite

    je suis malheureux ma mère mais moins que toi
    toi mes chairs natales, toi qui d’espérance t’insurges
    ma mère au cou penché sur ton chagrin d’haleine
    et qui perds gagnes les mailles du temps à tes mains

    dans un autre temps mon père est devenu du sol
    il s’avance en moi avec le goût du fils et des outils
    mon père, ma mère, vous saviez à vous deux
    nommer toutes choses sur la terre, père, mère

    j’entends votre paix
    se poser comme la neige…

    (Gaston Miron, « J’avance en poésie », in L'homme rapaillé)


    http://www.youtube.com/watch?v=iNNfgmTgmcs

    --------

    L'exil de Rimbaud ce n'était pas en Ethiopie?

  • Suzanne Bettez - Abonnée 21 octobre 2011 08 h 03

    Lire au Nord

    Merci Christian Rioux,

    Voilà un livre qui va faire le voyage du Sud au Nord, là où je travaille. Je viens tout juste de passer ''ma commande'', pas grave, j'en rajoute UN.

    Vous êtes mon premier article ce matin, et si je n'étais pas si curieuse, vous seriez le seul, pour ne rien altérer de ce que je viens de lire.

    ''Rectitude desséchante''. Difficile d'être plus clair. Le choix de vos mots, dans cet article pour nous parler de ce livre, parle de vous, aussi, un journaliste ''habité''. MERCI.

    Suzanne Bettez
    Abonnée

  • France Marcotte - Inscrite 21 octobre 2011 08 h 11

    Passer la main

    "Miron reste ce poète de l'espoir jamais vaincu", alors, en titrant sa chronique "Récit d'un échec", M. Rioux ne trahit-il pas l'esprit de celui qu'il dit admirer?
    "C'est le propre de certains grands artistes que d'exprimer des réalités que les humbles journalistes ne découvriront que des années plus tard. Et encore!", dit le chroniqueur.
    Alors, cherchons encore, le prophétisme de Gaston Miron devait porter encore plus loin qu'aujourd'hui.
    Ou bien, cette littérature qui fleurit même sans pays prend le relais et indique la route de l'espoir jamais vaincu.
    Un grand artiste sait passer la main au-delà des funérailles même nationales.

  • Diane Leclerc - Inscrite 21 octobre 2011 09 h 06

    Quelle tristesse!

    Merci, monsieur Rioux de nous rappeler cet ouvrage sur Miron que je me ferai un devoir de me procurer.

    Avec toutes les tuiles qui nous tombent sur la tête cette semaine, provenant autant de notre gouvernement du Québec que de celui d'Ottawa, votre description de ce sombre avenir pressenti par notre poète pour son peuple me remplit d'angoisse ce matin.

    «Nous n'aurons ni Dolmens de Bretagne / ni Rochers d'Île de Pâques / [...] enterrez le corps de poésie / mon cadavre d'amour en ce peuple / là où il n'y a pas d'écriteau / mais où flageole une lumière brûlée».

    Cette citation m'a fait pleurer.