Réinventer la politique

Samedi, 951 localités dans 82 pays ont vu défiler des manifestants descendus dans les rues pour protester contre un système politique et économique qui, selon eux, se préoccupe davantage de la santé des banques que du bien-être des citoyens. Portés par les réseaux sociaux et bien relayés — cette fois — par les grands médias, ces manifestants ont projeté une image de force et de détermination sans doute supérieure à l'influence réelle du mouvement, qui n'en est pas moins impressionnant.

Il est amusant de constater que les nombrilistes médias américains ont voulu voir dans cette mobilisation une suite logique au mouvement anti-Wall Street, qui entre dans son second mois, tandis qu'en Europe — et en particulier en Espagne — on parlait plutôt d'indignados à l'échelle globale. La manchette du quotidien El País conjuguait de façon éloquente la dimension mondiale de la protestation... avec un patriotisme espagnol non dissimulé: «La Puerta del Sol illumine la moitié du monde» (sol en espagnol = soleil). Qui a dit que le mondialisme faisait disparaître les nationalismes?

Les manifestants de samedi n'étaient peut-être au total que quelques centaines de milliers — à la limite, quelques millions. Peut-être, comme l'a prétendu, dédaigneux, l'ancien premier ministre espagnol José Maria Aznar, tout cela n'est-il que «marginal» par rapport à l'opinion publique globale...

En Espagne justement — au pays des indignados réunis pendant des semaines sur la Puerta del Sol —, c'est bien la droite qui se prépare, selon toute probabilité, à rafler la mise lors des élections du 20 novembre prochain. Le Parti populaire (les successeurs d'Aznar) pourrait fort bien appliquer des mesures d'austérité directement inspirées par le dogmatisme anti-déficit et anti-dépenses d'un David Cameron en Grande-Bretagne, ou de la droite américaine du Tea Party... Et vlan sur la gueule des protestataires!

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Pour autant, la représentativité d'un tel mouvement ne se mesure pas uniquement par un décompte des manifestants dans les 951 villes où l'on a marché samedi...

Ces derniers jours, un sondage du magazine Time donnait par exemple 54 % d'opinions positives devant le mouvement Occupy Wall Street. Ce qui a même poussé, hier à la télévision, le leader de la majorité républicaine Eric Cantor à reconnaître que «oui, il y a des gens en haut de l'échelle qui ont trop, et trop de gens en bas de l'échelle qui n'ont pas assez»: lorsque même le chef de la droite parlementaire aux États-Unis reconnaît ça... quelque chose est en train de se passer!

La colère anti-banquiers, anti-riches et anti-politiciens est tout à fait réelle, populaire et palpable, à Rome, Athènes ou Madrid... Dans ces pays, un discours radical, anticapitaliste et surtout «antipoliticien», sera spontanément bien reçu par beaucoup de monde... C'est également vrai en France, où — jusqu'à maintenant — l'économie a moins souffert, et où cette posture «radicale» peut cacher, dans certains cas, la défense d'intérêts et de privilèges individuels menacés par la crise.

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Ce qui frappe aussi, dans tout ce mouvement occidental — Occupy Wall Street + Indignados européens —, c'est qu'il a des correspondants partout, au-delà des frontières de l'Occident, au-delà des différences idéologiques. Car en 2011, la «colère anti-élites» ne se limite pas à un Occident en proie à l'angoisse de l'avenir, au déclin économique et aux excès financiers.

Le Printemps arabe, avec ses embûches énormes, ses déclinaisons multiples et ses jeux d'alliances contradictoires, est fondamentalement un mouvement populaire de mécontentement contre les élites. Un mouvement qui transcendait — du moins à ses débuts — les divisions habituelles entre «capitalistes» et «socialistes», entre pro-occidentaux et anti-occidentaux, et même entre chrétiens et musulmans (c'est peut-être moins vrai aujourd'hui...).

Idem pour l'énorme mouvement anticorruption qui a bousculé le monde politique indien depuis le début de l'année. Et on parle trop peu de la Chine, où jusqu'à récemment des statistiques officielles faisaient état de dizaines de milliers de protestations populaires par année (ces statistiques ont aujourd'hui disparu... glaciation politique oblige).

Hors des réseaux établis, un monde désenchanté et inquiet veut réinventer la politique et se cherche de nouvelles voies d'expression. Petite lueur d'espoir: la France. Le succès remarquable de la primaire socialiste a montré qu'il est possible, en 2011, d'intéresser de nouveau le citoyen à la chose publique, y compris au sein d'une institution traditionnelle: une de ces vieilleries qu'on appelle «parti politique».

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François Brousseau est chroniqueur d'information internationale à Radio-Canada. On peut l'entendre tous les jours à l'émission Désautels à la Première Chaîne radio et lire ses textes à l'adresse http://blogues.radio-canada.ca/correspondants
5 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 17 octobre 2011 09 h 59

    nous ne sommes pas sortis du bois car il nous est impossible de revenir au temps jadis

    un beau texte, tres pertinent, merci

  • Pierre Bellefeuille - Inscrit 17 octobre 2011 11 h 48

    Bon article!

    Quelques réflexions concernant «Occupy Wall Street».

    Le mouvement « Occupy Wall Street » s’étendant à l’échelle de la planète est un vecteur de plusieurs niveaux d’insatisfaction, mais les revendications doivent maintenant se préciser.

    Les revendications devraient être en 6 points majeurs ou plus :

    - Faire cesser les paradis fiscaux pour les institutions financières ;
    - Taxe internationale de 1% sur les transactions, ce qui rapporterait 1,000 milliards de dollars annuellement aux divers gouvernements;
    - Annulation de la dette des pays du Tiers monde, ce qui permettrait à ces pays de développer leurs infrastructures, ce serait positif pour relancer l’économie. On doit savoir que la dette des pays les plus pauvres rapporte 300 milliards de dollars annuellement aux pays les plus riches ;
    - Diminution marquée des taux d’intérêt sur les cartes de crédit, car ces taux trop élevés appauvrissent davantage les populations les plus pauvres, les maintenant même dans la pauvreté à perpétuité ;
    - Régulation serrée des systèmes financiers, voir interdire l’hyper spéculation
    - Investissements massifs dans la création d’emplois dans le virage vert.

  • Pierre Bellefeuille - Inscrit 17 octobre 2011 11 h 52

    Un lien intéressant!

    « Depuis février 2003, c’est la première fois qu’un appel à une action internationale à une date déterminée rencontre un tel écho. En Espagne, d’où l’action est partie près de 500 000 manifestants ont défilé dans les rues d’environ 80 villes différentes dont 200 000 ou plus à Madrid[1]. Des actions se sont déroulées dans 5 continents. Plus de 80 pays et près d’un millier de villes différentes ont vu défilé des centaines de milliers de jeunes et d’adultes qui protestent contre la gestion de la crise économique internationale par des gouvernements qui courent aux secours des institutions privées responsables de la débâcle et qui en profitent pour renforcer les politiques néolibérales : licenciements massifs dans les services publics, coupes claires dans les dépenses sociales, privatisations massives, atteintes aux mécanismes de solidarité collective (systèmes publics de pension, droits aux allocations de chômage, convention collectives entre salariés et patronat,…). Partout le remboursement de la dette publique est le prétexte utilisé pour renforcer l’austérité. Partout les manifestants dénoncent les banques. »

    Source : http://www.mondialisation.ca/index.php?context=va

  • Nelson - Inscrit 17 octobre 2011 18 h 11

    Les seules 2 choses à changer en politique sont : 1) voter, 2) pas voter pour la droite.

    Si les gens votaient dans les élections, et pour d'autres que les marionnettes des requis et piragnas de la finance...

    nous n'aurions pas tous les morsures que nous avons présentement,

    il n'y a pas autre façon de faire la politique que de ne pas être,

    ni masochiste ni suicidaire,

    donc, votons pour des politiciens proches des travailleurs, PME et pauvres,

    et non pas par des politiciens genre Reagan-Bush-Mulroney-Harper-Charest-Tea Party, etc.

    réveillons nous un peu...je sent trop de

    paresse intellectuelle,
    trop de confort- indifférence-
    trop de hédonisme,
    trop de narcissisme

    nous dormons au gaz...et nous nous faisons avoir.

  • homocalculus - Inscrit 18 octobre 2011 11 h 15

    Les indignés

    Faudra, ai-je moult fois répété, que le camp des indignés...passe du côté des multimilliardaires...! Pour cela, il faudrait "Limiter leur Richesse personnelle", disons, à "UN MILLIARD de $" et verser tous les excédents dans un compte dédié, scrupuleusement contrôlé, et paa par le politique..,! De cette façon, il y aurait des sous pour tout le monde, pour vivre convenablement sans pour autant démolir les systèmes économiques actuels. On ne me fera pas croire qu'un individu ne peut pas vivre très confortablement avec un milliard $.!
    C'est beau d'être indigné dans la rue, mais si on n'intervient pas de façon structuré et...sévère sur les systèmes, cela aura été une belle démonstration d'indignation, futile.
    Amen
    HOMOCALCULUS
    maurice.bernard@videotron.ca