Médias - Où sont passées les crapules?

La télévision tend un miroir à la société. C'est une glace chaude, intime, capable de refléter les deux côtés de la peau.

Alors pourquoi, si la corruption est partout, n'est-elle nulle part dans la fiction des écrans plats? Enfin presque. Enfin ici. En plus de Wall Street ou du square Victoria, les ennemis du pillage mondial devraient occuper quelques maisons de production et deux ou trois chaînes de télévision.

Bien sûr, l'information télévisuelle québécoise relaie les scandales, traque les coquins. Bien sûr, et merci à toutes les Marie-Maude Denis.

Les séries, elles, traitent de tous les sujets, à vrai dire surtout des familles et des amours (Nos étés, Les Parent, Aveux, La Galère, Yamaska), des jeunes (Tactik, 30 vies), des femmes (Mauvais karma, Penthouse 5.0), des hommes (Les invincibles, Minuit, le soir). S'il est bon, ce décompte (partiel et partial) souligne une nette obsession du privé, des rapports intimes, des liens de proximité, de tout ce qu'exacerbe Tout sur moi. Quand on regarde cette télévision, on contemple en même temps une manière plus ou moins renouvelée de vivre ensemble dans de petites tribus reconstituées presque sans égard sinon à la société, au moins au social.

Ceci correspond à cela. Le présent de l'écran se résume souvent à des luttes interpersonnelles, à des tensions familiales, à des chicanes intergénérationnelles, à de plus ou moins pénibles histoires de couples, évidemment. Comme si la télévision exposait constamment le vide angoissé de la société contemporaine — et elle le fait très bien — sans remettre en question certains autres traits de cette idéologie du néant, ne serait-ce que l'avidité financière, la surconsommation endettée, le kidnapping oligarchique des intérêts généraux.

D'ailleurs, ici, le pauvre désoeuvré existe à peine plus médiatiquement que le riche crapuleux. On l'a bien vu dans l'intelligente production documentaire Naufragés des villes. On l'a ridiculisé en parvenu dans Les Lavigueur. Néanmoins, en gros, la télévision témoigne de notre consensus inégalitaire et de notre aveuglement sociocritique. Elle exclut l'exclu.

Le contre-exemple des Bougon

Les Bougon (Radio-Canada, 2004-2006) offrait un excellent contre-exemple, en doublant en plus la mise pour parler miséreux et corruption. La série convoquait au petit écran les oubliés du système, les perdants de la lutte des classes, qui se vengeaient comme ils le pouvaient et sans vergogne avec une franche et ingénieuse débrouillardise robinwoodienne. «C'est aussi ça la vie!», scandait le sous-titre. Seulement, Les Bougon, ça date. Du milieu de la dernière décennie, d'avant la grande crise quoi, d'avant les Vincent Lacroix, Bernard Madoff et autres banquiers-financiers-gestionnaires en tout cas.

La corruption manque, donc, et ses cousines financière et politique encore plus. La frilosité des écrans québécois à l'égard de la politique cul-de-sac, de l'économie déprédatrice, de la charia du marché et du cynisme ambiant se confirme aussi au cinéma. Sauf erreur, il n'y a finalement eu récemment que le percutant Robert Morin et son Papa à la chasse aux lagopèdes (2008) pour oser portraiturer un salaud en cravate.

Au moins, Omertà, le film, en postproduction, devrait logiquement parler des gangsters et de leurs honorables associés. Il n'est d'ailleurs pas étonnant que le scénariste-cinéaste Luc Dionne mène la charge, lui qui a déjà porté Bunker, le cirque (2002), de mémoire la dernière série ouvertement politique dans le Québec des vingt dernières années, un petit bijou où se mélangeaient le pouvoir et les médias. Le second volet, avorté, devait parler de la finance, le troisième des arts et de la culture. Des crapules, il y en a partout.

Tendre un autre miroir

Évidemment, le contexte médiatico-politique lui-même n'aide pas à s'extirper de la télévision du vécu. TVA pourrait-elle vraiment programmer une série où le Québec inc. ou la Caisse de dépôt et placement auraient le mauvais rôle? Et la télévision d'État oserait-elle s'attaquer frontalement au gouvernement qui ne l'aime déjà pas?

La télévision est meilleure qu'avant, on le sait, on le dit, on le croit. Certaines séries méritent toute l'admiration qu'elles suscitent, on se comprend. Mais sont-elles plus critiques? On peut bien endurer les niaiseries qui abondent sur les chaînes en surnombre, les produits de ce Walmart culturel décervelé où la frontière entre le divertissement et la publicité a pour ainsi dire disparu. On peut d'autant plus souhaiter une télévision qui se remettrait à tendre un autre miroir à sa société pour stimuler d'autres images plus acides, plus vitrioliques, plus franches finalement sur notre état de déliquescence éthique et politique généralisée.

La corruption est partout. Ce serait bien qu'elle se retrouve là aussi...

À voir en vidéo