Sans étiquettes

Selon un sondage rendu public mercredi par L'Idée fédérale, groupement qui fait la promotion du fédéralisme, 37 % des Québécois refusent désormais toute étiquette politique, qu'elle soit souverainiste, fédéraliste, nationaliste ou autonomiste. De plus, 77 % des électeurs considèrent que le débat sur l'avenir politique du Québec doit être mis de côté. Pis encore, 71 % estiment dépassé le débat national. Bien sûr, plusieurs souverainistes contesteront ce sondage sous prétexte qu'il a été commandé par un organisme prônant le fédéralisme, mais cette réaction est malvenue par quiconque observe la vie politique et ne peut être surpris des résultats.

Quant à Jocelyn Coulon, le directeur de l'organisme, il interprète ce rejet des étiquettes par la fragmentation des opinions dans une société de plus en plus pluraliste et il en conclut aussi que les Québécois se rallient aujourd'hui plutôt au fédéralisme comme mode de gouvernance. On pourrait penser au contraire que monsieur Coulon pratique un optimisme un peu trop vif et que ce refus d'identification repose sur un courant infiniment plus profond, explicable avant tout par la nouvelle religion du moi, cette culture du narcissisme si bien décrite dans le livre-culte de Christopher Lasch publié en 1979.

En effet, comment ne pas apercevoir derrière ces chiffres que l'on pourrait retrouver dans d'autres sociétés occidentales les conséquences de l'individualisme qui régit désormais les rapports entre les êtres, qui transforme le rôle des institutions et affaiblit jusqu'à l'anémie les valeurs collectives? Pour faire court, le «c'est mon droit» remplace le «c'est notre droit» et le «c'est mon choix», le «c'est notre choix». Chacun est le centre du monde, le nombril de la terre, l'unique référence sociale, morale et désormais politique.

Pour un peuple minoritaire en voie actuelle de minorisation linguistique qui a survécu quelques siècles grâce à des institutions collectives, fortes et puissantes comme l'Église, la famille et la culture coopérative dont le Mouvement Desjardins fut le vaisseau amiral, cette tyrannie moderne que constitue l'individualisme risque d'avoir des conséquences inattendues et graves. Dans le contexte québécois, le refus des étiquettes politiques, qui n'est pas objectivement un mal en soi, peut être une menace à notre identité collective. Comment, en effet, se définir comme peuple singulier en Amérique du Nord et à l'intérieur du Canada si l'on récuse une forme même atténuée de nationalisme? La société québécoise n'a plus de voix, de voie, d'âme ni d'avenir si elle se résume à n'être que la somme des individus qui la composent.

Certains allégueront que les utopies collectives du XXe siècle se sont transformées en tragédies et ont atteint le sommet de la barbarie humaine sur le continent européen produit du Siècle des lumières. Après le communisme et le fascisme, il fut impérieux de mettre l'individu au centre des institutions et de nos combats. Les chartes des droits de la personne en sont devenues l'incarnation. Mais l'individualisme actuel où chacun s'estime dépositaire de toutes les libertés, où trop de gens décrochent de leurs responsabilités sociales et politiques, où de nombreux autres se replient sur leur vie privée, imperméables aux problèmes collectifs, cet individualisme-là est une dérive qui nous entraîne tous dans un cul-de-sac.

Nous ne sommes pas que des êtres individuels vivant dans un parallélisme social, les yeux rivés sur l'écran de l'ordinateur, reliés artificiellement et superficiellement à des «amis» dans un état de désincarnation progressive. La fragmentation des opinions est-elle la réponse obligée à l'unanimisme d'antan? L'enrégimentation politique, morale et sociale a fait long feu bien que la rectitude politique se soit infiltrée partout dans l'espace public. Mais si de plus en plus de Québécois ne veulent être étiquetés politiquement, s'ils estiment que le débat national est dépassé, sur quelles bases communes s'appuient les 47 % d'entre eux qui croient n'avoir que peu ou pas de valeurs communes avec les Canadiens du reste du Canada?

Le désarroi ne peut pas tenir lieu de système de valeurs. Et le refus systématique des étiquettes politiques doit trouver sa contrepartie. Ce dernier comportement peut être étrangement lié à l'esprit consommateur; cela procède de l'essence même du magasinage où les choix reposent sur les modes, les tendances, l'impulsion du moment, voire la lassitude. Le décrochage politique, bien que l'expression d'un malaise, d'un problème au même titre que le décrochage scolaire dont nous sommes les champions, en dit long sur notre moral collectif. Nous sommes accablés par le climat politique actuel? Alors, faisons un effort tous ensemble pour mettre nos problèmes en perspective. Tentons de nous comparer aux autres pays comparables. Cessons ces analyses outrancières où l'on s'identifie à la Tunisie, à l'Égypte, où les peuples émergent de décennies de tyrannie et de corruption institutionnalisées.

La fragmentation des opinions jusqu'à l'atomisation, le refus de toute étiquette, de tout engagement à vrai dire, conduit à un isolement, à une solitude source d'une colère aussi stérile que destructrice. L'indignation individuelle ne produit pas l'indignation collective et celle-ci n'est pas la solution, contrairement à ce que l'on semble croire un peu partout. Seule l'action collective porte ses fruits. En démocratie, cela s'appelle l'engagement et non le décrochage.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

38 commentaires
  • Marcel Bernier - Inscrit 15 octobre 2011 00 h 53

    Bonne route, madame…

    Comme vous le savez sûrement, les sondages sont des instruments de propagande qui servent les fins de ceux qui s’en servent pour nous rafraîchir les idées. Et puis, les analyses de ce monsieur Coulon sont d’un soporifique assez exceptionnel. Mais bon! Chacun doit gagner sa croute avec son fonds de commerce. Ceci étant dit, cela m’a fait plaisir de vous lire tout ce temps, ne serait-ce que pour découvrir l’état de votre réflexion sur notre avenir collectif. Je vous quitte pour d’autres cieux plus cléments. Portez-vous bien!

  • Andre Vallee - Inscrit 15 octobre 2011 04 h 59

    Raisons communes

    Je conseille à tous de lire ce livre de Fernand Dumont. Ceux qui dominent dans la société sont ceux qui ont un sentiment d'appartenance: les financiers, la FTQ, les motards, le Reform Party, ... et qui peuvent imposer leurs intérêts sur un territoire donné qui n'est jamais assez vaste pour eux.
    Notre PET national a lancé le droit individuel comme valeur de base, sans y adjoindre la responsabilité sociale. Mais ceux qui dominent sont ceux qui sont solidaires. Le chacun pour soi mène à un cul de sac pour tous.

  • Catherine Paquet - Abonnée 15 octobre 2011 06 h 52

    Et on trouve 25% de souverainistes.

    Ce sondage indique très nettement que ce supposé bloc invariable de 40% de Québécois qui seraient souverainistes, beaux temps/mauvais temps, n'est plus que de 25%. Et on ne sait plus combien il y aurait de vrais indépendantistes.

  • Normand Carrier - Inscrit 15 octobre 2011 06 h 56

    Il faut voir le sondage avant de commenter ......

    Il est suggéré aux lecteurs d'aller voir ce sondage dans son entièreté avant d'interpréter ! Ce sondage est accessible dans le blogue de Jean-Francois Lisée dans l'Actualité qui en débat depuis deux jours ...

    Lisée en conclu que 60% des Québécois rejette la constitution canadienne de 1982 car 25% veulent s'en retirer et 34% consentent a y rester en autant qu'elle soit amendée pour réparer le tord fait par Trudeau en 1982 en rejetant le Québec qui n'a jamais signé cette constitution dont nous ne faisont pas parti .....Si on s'en tient aux francophones on a 30% qui la rejette et 37% qui l'accepteraient après amendement pour un tital de 67% de francophones qui la rejettent tel quel ........ On est loin du statu-quo ........

    L'idée fédérale , suite a ce sondage , l'interprète en sa faveur mais lorsque l'on a accès a ce sondage , nous pouvons trouvez une foule de données intéressantes qui sont loin de donner les résultats que les promoteurs de l'idée fédérale le voudraient et dont Lisée en le publiant sur son blogue nous y donne accès ...... Messieurs Coulon et Coiteux qui dirigent l'idée fédérale auraient avantage a être transparent et dévoiler qui les financent .......

    Madame Bombardier a raison dans sa conclusion que l'indignation individuelle ne produit pas l'indignation collective et que seule l'action collective porte ses fruits et en démocratie , cela s'appelle l'engagement et non le décrochage ......

  • michel lebel - Inscrit 15 octobre 2011 07 h 36

    Décadence?

    Serait-ce tout simplement le fait que l'Occident, dont le Québec, continue sa décadence? Je commence sérieusement à le croire. Évidemment le mot décadence fait peur, fait réac. Mais la vérité a toujours aussi fait peur, les Hommes préférant généralement ne pas la voir. L'Histoire le dira bien...