Chronique d'un vieux con à l'usage des petites filles et des petits garçons

De 1942 à 2011, un même récit revu et nivelé.<br />
Photo: Hachette jeunesse De 1942 à 2011, un même récit revu et nivelé.

Jeune homme. Jeune fille. L'adulte en formation qui est en toi ne le sait pas encore, mais il devrait très vite en prendre conscience: l'odieux se présente à nous en passant toujours par des chemins étonnants.

Impossible d'en douter après avoir lu, la semaine dernière, l'analyse percutante d'un professeur en France.

Le sujet: les traductions contemporaines de la célèbre série policière pour enfants Le Club des Cinq (The Famous Five dans sa version originale).

Ça se passait sur son blogue «Je suis en retard. Un professeur au pays des merveilles», dans lequel il ne se nomme pas. Le billet, intitulé «Le club des 5 et la baisse de niveau», disait tout.

En substance, on y apprend que l'éditeur, Hachette, vous prend un peu, vous les générations montantes, pour des demeurés.

Comment? En nivelant vers le bas le fond et la forme de ces bouquins-cultes, imaginés en 21 volumes entre 1942 et 1963 par la romancière britannique Enid Blyton.

Il paraît que c'est pour les rendre plus faciles à lire dans les années 2000, apprend-on, mais aussi pour faire disparaître les composantes originales du récit qui aujourd'hui pourraient prêter flanc à la controverse ou faire grimper dans les rideaux les gardiens du politiquement correct.

Il faut entrer dans Le Club des Cinq et le cirque de l'étoile pour bien comprendre. Initialement intitulé Le Club des 5 et les saltimbanques à sa sortie en 1946, le bouquin ne s'est pas juste débarrassé de la référence à ces artistes de la rue, un peu bohèmes et franchement forains, dans cette cinquième aventure de Claude, Mick, François, Annie et Dagobert, le chien.

Que non! Sous la couverture, le jeune lecteur y trouve aussi un niveau de langue moins soutenu où les «nous» ont tous été remplacés par des «on», où le passé simple a été mis au présent et où les formules trop littéraires ont été rapprochées du langage parlé.

Le lissage

On pointe et on tire. «Quand ils furent en vue» devient «Quand ils s'approchent». «Comptez-vous aller plus loin bientôt?» est remplacé par un «Vous comptez rester longtemps?». Et le «Mon bon Dagobert!» est ramené à un simple «Salut, toi!», énumère le professeur-blogueur. Entre autres.

Le lissage touche aussi les figures du récit à forte valeur polémique. Du coup, le petit forain orphelin battu pas son oncle n'est plus qu'un petit enfant «grondé», et la vieille de la troupe ne montre plus ses «vilaines dents jaunes» quand elle parle, mais montre plutôt «du doigt les roulottes rouges et vertes» au loin, dans la version contemporaine.

Au rancart aussi, la peur de la police exprimée par les saltimbanques ou encore le fait qu'Annie pleure sur une base régulière et s'occupe de la cuisine. Pour ne pas déplaire au présent, Hachette ne craint pas d'aller faire le ménage dans le passé, 43 ans après la mort de celle qui a donné vie au texte original.

C'est ce qu'on appelle une relecture de livres de lecture qui jette forcément un peu de noir sur la bibliothèque rose, cette collection où la série s'est développée pour initier deux générations au rêve par les mots et qui est en train de faire tourner le projet au cauchemar pour la troisième.

Les victimes se multiplient

Le nettoyage du patrimoine culturel guidé par la «bien-pensance», comme dirait l'autre, n'est malheureusement pas un phénomène nouveau et, chose étrange, il a souvent tendance à faire entrer dans la catégorie des vieux cons, bornés et passéistes, ceux qui déplorent ce genre de révision.

Et pendant ce temps, les victimes se multiplient.

En vrac, ces relectures ont fait disparaître au printemps dernier le mot «nigger» (nègre) des Aventures de Tom Sawyer (1876) et des Aventures de Huckleberry Finn (1884), de Mark Twain, réédités en un seul volume par NewSouth Books — le terme a été remplacé par «slave» (esclave).

Elles malmènent aussi régulièrement le Tintin au Congo (1946) d'Hergé, les cigarettes photographiées dans le temps dans les mains de quelques grands, en plus d'avoir effacé celle originalement mise dans la bouche d'un cow-boy solitaire.

Les grands classiques de Disney (Pinocchio, La Belle au bois dormant et consorts) pourraient aussi connaître le même sort que Le Club des Cinq puisque, malheureusement pour eux, ces films donnent l'impression d'être un peu trop lettrés quand ils «parlent».

Récrire le passé pour souligner l'évolution des moeurs, jouer dans l'histoire, réviser les créations artistiques pour ne pas qu'elles déplaisent à l'ici-maintenant: l'activité se répand donc sans trop émouvoir, stimulée autant par la morale ambiante que par les nouveaux lieux du commerce qui aiment l'entretenir.

On comprend: l'uniformisation des contenus et des environnements sociaux évite l'apparition de ces aspérités sociales qui favorisent l'éclosion des graines de la controverse, cette controverse qui peut altérer une image et nuire à la bonne marche des affaires.

Une époque formidable

La réécriture du Club des Cinq, c'est une preuve de plus que l'on vit une époque formidable, oui, une époque où un libraire, comme un éditeur, ne veut surtout pas se retrouver la cible d'un groupe de saltimbanques parce qu'il donne en lecture à des enfants des bouquins dans lesquels ce groupe de citoyens serait dépeint comme des batteurs d'orphelins avec les dents sales.

La moralisation à outrance n'a plus de frontière. Elle se fout également de l'histoire et du cadre social, politique, économique et moral dans lequel les portraits du passé ont été taillés.

Récemment, sans doute pour les mêmes raisons, un réseau social a fait sauter de ses pages numériques une réplique de la toile L'origine du monde de Gustave Courbet. On y voyait forcément en gros plan le sexe féminin, posé sur toile par l'artiste... en 1866, et accroché depuis 1995 à un mur du Musée d'Orsay, à Paris.

Et, bien sûr, les propriétaires de l'espace de communication y ont surtout vu une source d'activation potentielle de quelques béotiens conservateurs enragés. Note: il n'y a pas de pléonasme dans la phrase précédente.

Et la purge ne fait que commencer, ce qui, jeune homme, jeune fille, ne devrait pas trop t'enchanter.

Savoir d'où l'on vient

C'est que dans les officines où les bons sentiments se construisent, où le présent se formate en limitant la diversité des points de vue tout en prétendant encourager l'inverse, un autre projet de nettoyage serait en cours, dit-on: l'éradication d'un proverbe africain qui, dans les grandes lignes, souligne que pour savoir où l'on va, il faut savoir d'où l'on vient.

La formule est à combattre non pas parce qu'elle peut laisser croire que les Africains sont tous perdus ou encore pour ne pas vexer une époque qui compose de moins en moins bien avec la notion de causalité.

C'est plutôt qu'à force de jouer dans le passé pour ne plus contrarier le présent, ce joli proverbe est tout simplement sur le point de ne plus servir à rien.

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11 commentaires
  • Jean-Simon Voghel Robert - Inscrit 15 octobre 2011 10 h 37

    Indignation ou la peur du politiquement correct.

    Comment se nomme le sentiment qui m'envahit à la lecture de ce texte? De l'indignation. Les humains tentent de se cacher derrières des mots qui sont trop propres pour eux. Encore une fois, j'ai l'impression qu'on se fait avoir, on cache les inégalités du passé pour ne pas que les gens comprennent les inégalités d'aujourd'hui.

    Jean-Simon Voghel

  • Kris13104 - Inscrit 15 octobre 2011 11 h 11

    Abêtissement/ jeunisme

    «Autrefois», les jeunes générations devaient se confronter aux critères en cours de leurs sociétés, quelqu'en soient les difficultés..
    Aujoourd'hui, il faut faire jeune, c'est une part importante des populations qui est devenue consommatrice, donc, par consummérisme, on fait dans le «jeunisme» et surtout ne pas contrarier ces nouveaux consommateurs.
    Alors, la finalité éducative n'est pas de faire progresser ces jeunes mais de s'abaisser à leur niveau.
    Évidemment, il y aura toujours des familles responsables qui continueront à éduquer leurs enfants à la difficulté et leur faire faire des études contraignantes. Ces vrai que ces «jeunes» seront privilégiés et auraont plus de chance à réussir leurs vies. Quant aus autres.... Moins ils seront éduqués et instruits, plus ils seront faciles à manipuler...

  • camelot - Inscrit 15 octobre 2011 11 h 14

    Et les ayants droits ?

    Ont-ils approuvé ces relectures ?

  • pilelo - Inscrite 15 octobre 2011 12 h 24

    bonne question, camelot

    En principe, une oeuvre n'entre dans le domaine public que 50 ans après la mort de son auteur.

    Mais en pratique, ce sont les éditeurs qui détiennent les droits d'auteur dès le départ! Ils se les font céder par le contrat de publication, que l'auteur doit bien signer s'il veut être publié - sauf pour quelques vedettes qui peuvent imposer leurs conditions.

    C'est ça la vie...

  • Christian PHILIPPE - Inscrit 15 octobre 2011 16 h 23

    Pays en voie de sous développementl C'est nous!

    Article au combien excellent! Oui sujet excellent! Mais combien d'articles ainsi excellents par ailleurs! Oui oui oui combien ? Alors qu'est ce qu'on fait? Un, deux..dix articles de plus demain pour s'endormir de satisfaction grégaire? Il va bien falloir un jour qu'avec ceux qui réfléchissent un peu, comme Fabien, nous nous décidions à défendre nos cultures contre l'argent roi qui passe tout à la moulinette de la rentabilité monayable. La rentabilité culturelle, celle de la joie de vivre, elle est où aujourd'hui? Elle sera où demain? Nous sommes rendus tous "mondialisés" à jouer avec le feu mais nous ne serons bientôt plus du tout en possession de la moindre allumette!
    Seule une Presse unie d'intelligence et ......vindicative svp aurait encore un petit briquet pour enflammer les foules pour botter les fesses aux politicards de tout bords.
    Le seul Devoir -sic- urgent de la vraie Presse, aujourd'hui, est là!
    Alors on se décide ou non? Le peuple n'y peut plus rien seul!
    Christian PHILIPPE LE BAIL