La guerre de Sécession vue par deux fillettes

Les larmes de saint Laurent, le roman précédent de Dominique Fortier, avait été sélectionné parmi les finalistes du Prix littéraire des collégiens<br />
Photo: © Martine Doyon Les larmes de saint Laurent, le roman précédent de Dominique Fortier, avait été sélectionné parmi les finalistes du Prix littéraire des collégiens

La guerre de Sécession: vaste sujet, maintes fois exploré, de multiples façons. Ce qui n'empêche pas la toujours surprenante romancière québécoise Dominique Fortier d'y faire son nid. Et de tirer sur les bons filons.

La guerre de Sécession vue par deux fillettes que tout sépare et qui vont grandir ensemble: c'est l'angle privilégié par l'auteure dans La porte du ciel. Avec, en sourdine, un questionnement constant sur ce qui constitue le fondement de la liberté.

Nous sommes en Louisiane, juste avant que n'éclate la guerre civile américaine. Nous som-mes avec la petite Ève et la petite Eleanor, dans leur quotidien. L'une est mulâtre, fille d'esclave; l'autre est Blan-che, fille de médecin.

Nous sommes dans une belle maison bordée d'arbres. Dans la petite bourgeoisie aux idées larges, qui jamais ne songerait à s'offrir des esclaves. Mais qui jamais ne songerait non plus à faire asseoir une petite mulâtresse à table lorsqu'il y a des invités. Et qui n'hésite pas à la reléguer au rang de subalterne en toute occasion.

Nous sommes aussi bien dans les huttes insalubres des esclaves, pas très loin. Ils sont affamés, souvent fouettés. Nous sommes avec eux dans les champs de coton où ils se transforment en bêtes de somme. Et avec eux quand on arrache aux mères leurs garçons qui grandissent pour les vendre aux plus offrants.

Ce n'est qu'un début. Nous mettrons le nez dans des assemblées de village, entre notables, alors que les esprits sudistes s'échauffent à l'idée que l'esclavage puisse être aboli. Des assemblées où nous entendrons ceci: «Et que feriez-vous de ces esclaves libérés, dites-moi? Vous souhaiteriez peut-être les voir s'établir dans les villes et les villages, épouser vos filles?» Et encore ceci: «Dieu a voulu les brebis protégées par le berger et l'esclave protégé par son maître. Personne n'a le droit de nous empêcher d'exercer Sa volonté, et si le Nord prétend nous spolier de la sorte, nous le quitterons sans regret comme on doit savoir couper un membre gangrené pour éviter que la maladie ne gagne le reste de l'organisme.»

Nous assisterons à un grand recensement national, où les esclaves compteront pour «les trois cinquièmes d'un homme libre». Et nous serons tout aussi bien dans la tête de cette mulâtresse d'Ève, au statut mal défini, si ambigu, à se demander «comment on arrivait aux trois cinquièmes d'un homme, si c'était en lui arrachant les bras ou les jambes, ou si ce n'était pas plutôt en le privant de sa tête, de son coeur, ou de son âme».

Nous verrons Ève à la peau brune et Eleanor à la peau blanche devenir des jeunes filles. Nous verrons Ève suivre Eleanor après le mariage de celle-ci, dans un grand domaine cerclé par une plantation de coton. Et nous verrons Eleanor devenir prisonnière de son statut d'épouse, sous le joug d'une belle-mère acariâtre.

Il y aura des non-dits, des poussées de désirs interdits, des chassés-croisés amoureux, des trahisons. Il y aura des drames sentimentaux, aux développements inattendus.

Pendant ce temps, nous verrons le conflit Nord-Sud s'envenimer, la guerre fratricide éclater, puis s'étendre: «Il y avait eu des batailles, puis des massacres, il y aurait des hécatombes.»

Nous verrons des déserteurs fantomatiques, affamés. Et des soldats blessés rentrer au bercail, parfois avec un membre en moins, parfois sans toute leur tête, mais dans tous les cas à jamais transformés.

Nous tomberons sur cette question: «La guerre change-t-elle vraiment les hommes ou bien, les dépouillant de leur vernis, des bonnes manières, de la civilité et de l'hypocrisie qui facilitent les rapports sociaux, ne fait-elle que révéler leur nature profonde?»

Nous aurons l'impression que tout cela est palpable, que nous sommes vraiment là, tapis dans l'ombre de la guerre de Sécession. Mais par moments. Par moments seulement.

Ce n'est pas si simple. Pas si simple de rester accroché. Car le récit est constamment interrompu. Pris en charge par l'un ou l'autre des personnages. Et parfois par un narrateur non identifié, qui change lui-même de personnalité. Qui n'hésite pas à se projeter dans l'avenir, à nous emmener en 2011 dans un pénitencier du Sud, où les prisonniers, en majorité noirs, sont condamnés à mort.

Ajoutez à cela de longues digressions. Nourries, certes, pleines d'érudition. Mais qui retardent constamment l'action. Des descriptions détaillées aussi, faites de façon distanciée, qui tiennent à distance l'émotion.

Tous ces procédés ajoutent à l'originalité du roman, à n'en pas douter. On reconnaît bien là la marque de Dominique Fortier, dont les deux précédents romans, Du bon usage des étoiles et Les larmes de saint Laurent, favorisaient la polyphonie et le fragment.

Dans La porte du ciel, multipliez ça par cent. L'impression qu'on nous met constamment des bâtons dans les roues, pour briser le fil de la continuité. Que c'est voulu. Significatif. Symbolique.

Ce n'est pas pour rien que la métaphore de la courtepointe traverse le roman. Non seulement on voit régulièrement des femmes, esclaves, mais pas seulement, assembler des morceaux de tissu pour en faire des courtepointes, non seulement des descriptions de courtepointes ponctuent le récit, mais le récit lui-même est conçu comme une courtepointe. Comme un hommage?

Après tout: «C'était un médium qui permettait à la femme de s'émanciper en transcendant le rôle traditionnel qui lui était échu», peut-on lire dans La porte du ciel.

Pas pour rien non plus que l'image du labyrinthe traverse le roman. Comment sortir d'un labyrinthe, retrouver son chemin, sa liberté? Cette question pourrait s'appliquer à la plupart des personnages de La porte du ciel.

Il y a plusieurs moyens de sortir d'un labyrinthe, nous fait-on remarquer à la fin du roman. Il y a même celui-ci: «C'est d'inventer soi-même le chemin au fur et à mesure, jusqu'à la sortie, que l'on invente aussi.» Cette façon-là pourrait tout aussi bien s'appliquer à l'auteure de La porte du ciel.

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