Si on s'y mettait

Les indignés de Wall Street dans la 5e avenue à New York, cette semaine, un mouvement qui prend de l’ampleur en Amérique du Nord et qui traduit le ras-le-bol généralisé devant les dérives du capitalisme. Le germe d’une révolution?<br />
Photo: Agence Reuters Lucas Jackson Les indignés de Wall Street dans la 5e avenue à New York, cette semaine, un mouvement qui prend de l’ampleur en Amérique du Nord et qui traduit le ras-le-bol généralisé devant les dérives du capitalisme. Le germe d’une révolution?

On sent la grogne venir. Comme du gaz de schiste, elle dormait. Ne manque plus que le pipeline pour la canaliser. Avant la Révolution tranquille aussi — et ce n'est pas moi qui le dis, c'est Jacques Parizeau —, ç'a grondé longtemps dans les cabanes en bois rond. La révolution ne s'est pas faite tambour battant, du jour au lendemain.

Il en a coulé de la bière sous les tables et de l'indignation dans les veines avant que le sang ne se mette à bouillir à son tour. Parfois, il faut un hiver et tout un printemps pour que la sève monte.

Aujourd'hui, je me demande ce que sera le déclencheur. Et si la sève goûtera amer ou sucré. On la sent pourtant ressoudre de tous les côtés. Dans les réseaux sociaux plus que dans la rue, c'est normal, il faut faire un effort pour s'extirper du confort et de l'indifférence, notre cage dorée.

Là, ce sont les indignés de Wall Street qui se transportent à Montréal et Toronto. Ici, c'est un spectacle politique de Dominic Champagne — Tout ça m'assassine — sur notre incapacité à nous mobiliser, c'est Françoise David qui lance son livre De colère et d'espoir. Ou c'est le film Survivre au progrès de Mathieu Roy. Ou encore c'est peut-être Jacques Parizeau qui, sur le plateau de Bazzo.tv, estime que le Québec a besoin d'enthousiasme et que la bougie d'allumage devrait être portée par les artistes et les poètes. Pas fou, le bonhomme. C'est en chantant qu'on mène les soldats au champ de bataille.

Fred Pellerin comme ministre de la Culture, Dominic Champagne à l'Environnement, ça décoifferait un brin. À l'éducation? J'y mettrais un inconnu, Gilles Gagné, sociologue qui enseigne à l'Université Laval et fait partie des 53 sentinelles, «amis des franges» du documentaire d'Hugo Latulippe, République, un abécédaire populaire, qui prend l'affiche demain au Festival du nouveau cinéma.

J'ai visionné deux fois le film de 90 minutes pour réapprendre mon alphabet. Et chaque fois, j'ai été saisie par la grande intelligence du propos, sa logique implacable de A à Z. Une bouffée de lucidité pulsée par des êtres souverains (et deux solidaires, devinez lesquels).

Notre république repensée en d'autres termes, plus humanistes si vous voulez, scandinave, tiens, portée par une immense clairvoyance, décortiquée par des intellectuels qu'on dit de gauche et qu'on n'entend jamais (sauf dans Le Devoir et chez Bazzo); un comité de sages dont nous n'avons plus les moyens de nous passer pour avancer.

La gauche lucide et coresponsable

Je retiens de ce manifeste qui fait le procès de l'air du temps des phrases percutantes que j'ai fini par apprendre par coeur. Pas tant pour leur contenu que pour ce qu'elles charrient: une énergie, des idéaux, une fougue, un principe, le feu de Dieu. Et on peut charrier; c'est même devenu un devoir de le faire. Pour secouer l'inertie, nous déloger du sofa mou de nos convictions molles.

En regardant République, j'ai aimé le Québec comme j'avais oublié qu'on pouvait aimer son pays et ses bâtisseurs. Ce film oppose la vigueur du ruisseau au marasme de l'étang, l'eau vive à l'eau dormante.

«Tout ce chemin pour arriver au Canadian Tire de Laval!» (l'anthropologue Serge Bouchard qui se demande pourquoi il tond son gazon en résumant l'évolution de l'humanité en quelques phrases).

«Tant qu'on aura cette mentalité de faire de l'élément principal du développement la production de richesse, on s'en va nulle part, on s'en va vers des crises.» (Claude Béland, ex-président du Mouvement Desjardins).

«Tout organisme, toute espèce qui prend trop de place, participe à son propre déclin, à sa propre mort.» (Amir Khadir, de Québec Solidaire).

«Le politicien de demain? Un philosophe, un missionnaire "et" un bon gestionnaire.» (Annie Roy, de l'Action terroriste socialement acceptable).

Pour la langue de bois, on repassera. Mis à part trois élus (Khadir, Ferrandez et Curzi), aucun politicien. Et leur discours ne séduit pas nécessairement un auditoire très large. Du moins, dès qu'il est mis en pratique... Et pourtant, il faudra bien en venir aux gestes un jour:

«Nous sommes tous coresponsables du domaine commun. Et la question écologique va devenir "la" question décisive, celle qui structure toutes les autres. Malheureusement, cette question exige de choisir. Choisir entre A et B. L'obligation d'agir collectivement va nous rentrer dedans plus fortement. [...] Le fait qu'on ne soit pas déjà en train de le faire, c'est un scandale.» (Gilles Gagné, sociologue).

«Nous avons perdu cette capacité d'indignation qui mène à l'action.» (Lorraine Pagé, syndicaliste).

«Il faut trouver le moyen de se révolter des situations dans lesquelles on vit malgré le confort dans lequel on vit.» (Louis Roy, CSN).

«On a des acteurs, des chefs d'État qui sont de piètres économistes. Des courtiers vendant des avantages juridictionnels à des investisseurs devenus souverains. Venez! Venez! Dans 10, 15 ans, vous nous laisserez un paysage dévasté et lunaire et on fera semblant d'être surpris.» (Alain Deneault, philosophe, celui qui explique le mieux le lien entre l'État et l'entreprise privée qui pompe dans les infrastructures publiques pour générer du profit... privé.)

Et personne n'a évoqué le Plan Nord.

Les artistes, ce baromètre

De ce film qui nous bouscule l'économie, l'écologie, l'éducation, la santé, le consensus mou, on renoue avec l'art de la politique (magnifique tirade de Gilles Gagné à ce sujet, sur la politique devenue purement instrumentale depuis un siècle). Le jupon de la CSN qui finance ce propos?

Latulippe jure que la centrale syndicale n'est pas intervenue dans le choix de la couleur de ses bobettes. Je préférerais en discuter avec vous en direct sur Twitter lorsque ce documentaire qui parle des vraies affaires sera diffusé à Télé-Québec ou à Radio-Canada.

Quand? Je n'en ai pas la moindre idée. J'espère seulement que ce ne sera pas à la même heure qu'Occupation double et que ce sera avant les prochaines élections.

En attendant, je retiens cette remarque de Pierre Curzi, qui explique que l'art contribue à l'éveil de la conscience de la majorité mais que les artistes précèdent la vague de très peu. Ils nous disent: «Voici ce qui va arriver.»

En ce sens, le cinéaste Hugo Latulippe a fait son job d'artiste. Il se défend bien d'être militant (trop militaire à son goût) ou engagé (cela va de soi). Il se veut «nationaliste» de la beauté d'un pays et des gens qui l'habitent, loyal envers ce qu'il porte d'indignation, de fierté et d'une idée qui nous fédère. Quelque chose qu'on appelle aussi le sacré. Et c'est exactement cette notion fondamentale que montre du doigt Serge Bouchard: «Ce qu'on redéfinit comme étant sacré: le débat public est là.»

Souhaitons-nous qu'il ait lieu au plus sacrant.

Et les zestes

Noté: que la première du film République, un abécédaire populaire aura lieu le 24 octobre prochain à la Société des arts technologiques (SAT), dans le cadre de la Journée Agir pour l'avenir du Québec. Le colloque «Pour une social-démocratie renouvelée» le précèdera en après-midi. Les sentinelles de tout acabit sont invitées à participer au débat. Le Devoir, Génération d'Idées et l'Association des économistes du Québec ont ajouté leur nom en bas du programme qu'on trouve ici: http://esperamos.ca/24octobre2011. Le film sera également présenté à compter du 28 octobre au Cinéma du Parc à Montréal.

Aimé: le livre Je mange avec ma tête. Les conséquences de nos choix alimentaires, d'Élise Desaulniers (Stanké). Très fouillé, comme son blogue (penseravantdouvrirlabouche.com), cet essai nous démontre comment notre comportement à l'épicerie influence toute une chaîne (alimentaire), qui va du bien-être des animaux aux algues vertes dans nos lacs et rivières, sans parler de la disparition de nombreuses espèces de poissons et des multiples cancers qui nous guettent. Nos fermes familiales s'éteignent, notre alimentation est devenue surtout industrielle. Et le coût social de l'indifférence est énorme. Chiffres et faits à l'appui, Desaulniers nous montre comment nous sommes passés de 20 % de notre revenu consacré à l'alimentation dans les années 60 à 9 % aujourd'hui. De là à devenir «déchétarienne» (ceux qui se nourrissent des déchets que nous produisons en quantité industrielle) ou à consommer des vers de terre, il y a un pas que je ne franchirai pas.

Reçu: Sous le charme des courges et des citrouilles, de Louise Gagnon (Les Éditions de l'Homme). J'hésite entre la Hubbard bleue et la Galeuse d'Eysines pour décrire certains de nos politiciens. Et encore, cela pourrait insulter les courges, qui ont la carapace dure mais la chair sensible. Cela dit, d'excellentes recettes de cucurbitacées, pour la plupart végétariennes, et même une de graines de citrouille épicées ou de pesto de graines de citrouille à la sauge pour récupérer celles de l'Halloween. Très bel ouvrage consacré à ce fruit/légume trop longtemps boudé et revenu au goût du jour.

Tombée: sur cet extrait en ouvrant antiterre, le dernier roman de VLB, page 65: «... interminables travaux autoroutiers dessus, dessous, par bâbord et par tribord, depuis que le kebek a élu un grand voyer comme premier ministre: démolitions de viaducs, réfections de bretelles, goudronnage par ici, asphaltage par là-bas, même le portefeuille de crésus ne suffirait pas à défrayer le coût de pareils travaux, surtout que du bas en haut de l'échelle, du simple entrepreneur au grand voyer lui-même, chacun prend plus que sa part — impunément! —, le chaos! — les cahots! —, ces bandits de longs chemins asphaltés qui ne les utilisent que pour se rendre à leurs jets privés, à leurs yachts de croisière, à leur villa de Provence, de Monaco, d'île caïmanesque, de Beverley Hill en botox! — des voleurs, des escrocs, des trous-du-cul devenus politiciens! — le chaos! — les cahots! — pour quand les cachots?»

VLB comme ministre des Transports, tiens!


cherejoblo@ledevoir.com

Twitter.com/cherejoblo

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25 commentaires
  • Socrate - Inscrit 14 octobre 2011 07 h 35

    collectivisme

    La pensée collective, tout comme les mythes, n'est qu'une belle potiche qu'il suffit tout simplement de remplir. Confucius

  • Denis Paquette - Abonné 14 octobre 2011 08 h 01

    Apres avoir beaucoup plané, il faudra bien un jour, se réveiller, du moins avant de mourir

    Ma chere Joblo , la révolte n'est pas simple car il faut tout reprendre a partir du commencement.
    C'est réaprendre a dire, a respirer, c'est revenir en arriere, essayer de comprendre ce qui n'a pas marché, c'est essayer de sentir a nouveau , esayer d'aimer a nouveau,, car souvent nous avons désapris a aimer. Enfin si nous ne voulons pas mourir seul et pauvre et ce indépendamment des richesses accumulées
    Je crois qu'en révolte l'urgence est tres importante, que c'est le moteur de toute révolte

  • Jacques Saint-Cyr - Inscrit 14 octobre 2011 08 h 41

    Visionnement

    Il faudrait d'abord montrer le film République aux Chinois et aux Indiens.

  • Christian Feuillette - Inscrit 14 octobre 2011 08 h 57

    Les indignés de Wall Street et d'ici

    Ce mouvement des Indignés n'est pas près de faiblir. Et certains semblent en être conscients, à voir la virulence de leurs propos, telle l'économiste Nathalie Elgraby-Levy, propagandiste en chef du Tea Party au Québec. À l'instar de ses illustres modèles, elle ne recule devant aucun illogisme ou argument de mauvaise foi. Voici quelques perles tirées de sa chronique du JdeM :
    Les «insurgés» souhaitent-ils la fin du capitalisme? «Cette revendication, affirme-t-elle, a un corollaire, à savoir l'instauration d'un régime socialiste, voire communiste.» Non, le système communiste est mort avec l'effondrement du bloc soviétique, et personne de moindrement sensé ne veut y retourner. On peut maintenant dépasser le carcan de l'ancienne dualité capitalisme-communisme, et aspirer à un monde plus conscient et coopératif, moins rapace et plus solidaire.
    Les manifestants, admet-elle, ont raison de dénoncer le gaspillage des fonds publics, mais, enchaîne-t-elle, «...c'est dans la philosophie collectiviste qu'on fait payer aux contribuables les erreurs de gestion des entreprises et non dans la logique capitaliste.» Elle parle évidemment là d'un capitalisme idéal qui n'a sans doute jamais existé. Elle n'a sans doute pas assisté aux conférences de Mme Susan George à Montréal il y a deux mois. Celle-ci montrait clairement que le capitalisme a aujourd'hui délaissé la production pour la spéculation. Le système ne crée donc plus d'emplois ni de richesse, seulement des profits mirobolants pour une poignée de boursicoteurs et la pauvreté pour le commun des mortels.
    Et en conclusion: «Ce n'est donc pas le capitalisme qui est coupable, mais bien l'interventionnisme extrême et débridé» du gouvernement Obama. «Les manifestants ont raison d'être en colère, mais ils se trompent en occupant Wall Street. C'est devant la Maison-Blanche qu'ils devraient camper!» Non, les indignés de Wall Street ont plus de discernement et de sensibilité et savent

  • Gilbert Troutet - Abonné 14 octobre 2011 09 h 00

    Bravo!

    Voilà qui fait du bien. C'est un peu du défoulement, mais on en a tous besoin par les temps qui courent. «Le poète a toujours raison, qui voit plus haut que l'horizon», écrivait Aragon. Du chaos jaillira peut-être la lumière.