Fric! Pop! et Flop!

Guy Laliberté entre deux des vedettes du spectacle The Michael Jackson Immortal World Tour
Photo: Agence Reuters Guy Laliberté entre deux des vedettes du spectacle The Michael Jackson Immortal World Tour

Même l'orage s'était mis de la partie, dimanche soir dernier: un temps de chien, fatidique, messager des grandes catastrophes, qui déformait les parapluies, trempait les belles robes des dames, aplatissait leurs coiffures apprêtées pour la chic réception d'après-spectacle. Aux alentours du Centre Bell, la foule mouillée pestait contre le temps, puis s'engouffrait, cherchant son siège dans l'immense amphithéâtre où des pubs lumineuses vous font halluciner bien avant le show. Dehors, le tapis rouge, dégorgeant son eau, absorbait l'empreinte des semelles de la grande visite, dont la famille Jackson, les huiles du Cirque du Soleil et du show-business, comme les médias du monde entier massés à la grande première de Michael Jackson: The Immortal World Tour, qui allait défoncer la baraque.

Pensez donc! 60 millions injectés dans ce mémorial clinquant du roi de la pop, chanté, dansé, propulsé, répercuté sur vidéo; 113 musiciens, 25 danseurs et acrobates, 20 créateurs, 10 chorégraphes, parmi lesquels Travis Payne, un collaborateur de 15 ans de la star défunte. Une tournée nord-américaine amorcée en 47 villes, avant l'Europe et l'Asie. Des chiffres, des noms. Et des gros.

Déjà qu'à travers son existence surréalistico-pop Michael Jackson a l'air d'une icône imaginée par un Andy Warhol sur l'acide. Chez lui, tous les ingrédients sont réunis pour touiller un mythe à la sauce contemporaine: l'éternel gamin privé d'enfance par une gloire précoce et un père tortionnaire, bientôt réfugié dans son Neverland, le Noir transformé en Blanc, le mâle devenu à peu près femme, ses clips, ses albums, ses spectacles encensés par des fans en extase. Ajoutez la détresse, ses enfants conçus on ne sait trop comment, un procès pour pédophilie, son bébé balancé au-dessus du vide, les abus de médicaments, la solitude des sommets, les passages à vide, l'annonce du grand retour. Sa mort par surdose revient nous hanter ces jours-ci au fil du procès de son médecin, bonus compris: la voix du chanteur abruti de pilules déglutissant des phrases nébuleuses, livrées en sinistre enregistrement. Pareille figure de tragédie moderne inspirerait au plus néophyte des metteurs en scène des envolées shakespeariennes.

Comment le Cirque du Soleil a-t-il pu, en s'y frottant, s'enfarger dans ses chaussons à ce point? On se pinçait pour y croire. À vouloir tout empiler en pure confusion, les acrobates, la montgolfière, les danseurs, les chansons — trop vite avalées par la machine —, la pyrotechnie, les Jackson Five en pantins frisés, les petits coeurs lumineux dans des ballons, le kitsch en nappe d'huile, les drapeaux flottants, voici que s'envolaient à tire-d'aile de bien fragiles substances, mais combien précieuses: la poésie et l'émotion.

L'âme d'un public trouve son frémissement dans des trucs pourtant tout simples: en suivant un pas de danse, une envolée d'acrobate en habit de lumière, une chanson porteuse de mémoire, un visage ressuscité à l'écran. Ici, sitôt vus, sitôt disparus, ces rares moments de grâce s'effaçaient, bombardés, anesthésiés.

La vie du roi de la pop fut extravagante, certes, mais son art, qu'on l'apprécie ou pas, demeurait simple, précis. The Immortal World Tour lui offrait en écho l'artillerie lourde et la fanfare. Après pareil assaut, voici Jackson enterré plus profondément que sous son mausolée californien du cimetière de Forrest Lawn. Sa dépouille deux fois nettoyée.

Car comment le Cirque a-t-il pu sans rougir (pressions de la famille? autocensure?) verser à ce point dans l'hagiographie à l'heure d'aborder la vie d'un être profondément trouble, en perte de gouvernail? Ce show célèbre son amour des enfants sans en interroger l'ambiguïté. À pleins écrans défilent les images de petits Somaliens squelettiques et autres visages décharnés de la misère humaine, pour mieux célébrer l'humanitarisme béat du héros. Rien sur la descente aux enfers du Bambi insomniaque. Saint Michael, priez pour nous!

Jamais le Cirque du Soleil n'aura reçu pareille volée de bois vert de la critique québécoise, criant d'une seule voix pour dénoncer le fouillis. La multiplication les jours suivants d'articles en mode rattrapage témoignait d'une tentative désespérée en damage control du rayon des communications: nouvelles interviews explicatives à pleins journaux, déclarations assurant que la famille Jackson a adoré le spectacle, annonce, pour un spectacle du Cirque, du record nord-américain des ventes au guichet (les deux tiers déjà en prévente, tout de même). Tous ces papiers de la 25e heure étaient destinés à faire oublier les critiques et à noyer le poisson du désastre. On n'est pas dupes, allez!

C'est à se demander si le Cirque du Soleil, à force de multiplier les spectacles partout, n'est pas en grave danger d'y laisser son inspiration et son âme. Parfois, trop d'argent nuit, trop de chorégraphes gâtent la sauce, le succès grise et chasse les muses. Survient la tentation d'en mettre plein la vue — horrible expression qui noie l'envoûtement fugace sous la virtuosité, la surabondance.

On jonglait avec tout ça l'autre soir en quittant le Centre Bell. Des spectateurs, dont plusieurs fans, soupiraient ou criaient leur désappointement. Ils avaient la tête en vertige et le vide au coeur. De retour chez eux, plusieurs s'enfilèrent sans doute leurs tubes favoris du roi de la pop. Juste pour s'émouvoir un peu.

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