L'exploit Jacques Poulin

Jacques Poulin
Photo: Christian Desmeules Jacques Poulin

Le monde se divise en deux pour moi: les amoureux des livres de Jacques Poulin, et les autres... ceux qui ne peuvent que le devenir. Devinez où je me situe?

Je ne dis pas que j'ai aimé également tous ses livres. Je ne dis pas que je les ai tous lus non plus. Il en manque certainement deux ou trois sur ma liste. Et je me promets depuis des lunes un été Jacques Poulin où je lirai ou relirai tout d'un trait.

Je vous propose un jeu. Un jeu de rôles. Je joue le rôle de quelqu'un qui ouvre un livre de Jacques Poulin pour la première fois de sa vie. Je me fous de tous les prix littéraires qu'il a reçus, je ne sais pas qu'il a 74 ans, j'ouvre son treizième roman, L'homme de la Saskatchewan, et je lis.

«J'ai une drôle de nouvelle à t'apprendre, dit Jack.» Qui est Jack? Qui est ce «J'», pour commencer? Et quelle est cette nouvelle que Jack veut lui apprendre?

Trois phrases plus loin, on comprend que Jack est le frère de l'autre, du narrateur. Et, un peu plus bas, que Jack a accepté d'être le nègre de quelqu'un. Pourquoi? «Je venais de finir mon roman, alors j'étais dans une période creuse», dit-il.

Donc, Jack est écrivain. Et comme il a un nouveau projet de roman qui vient de lui tomber dessus, il regrette d'avoir accepté de jouer les écrivains fantômes et refile son contrat à son frère. Son petit frère. Très important, ça. Ça va revenir souvent, dans L'homme de la Saskatchewan: le petit frère qui vit dans l'ombre du grand frère.

Mais restons-en au début du roman pour l'instant. Le petit frère n'a pas le choix d'accepter: en bon petit frère, il va devenir le fantôme de son aîné et rédiger à sa place la fausse autobiographie d'un joueur de hockey, comme s'il était «dans ses patins».

Le hockeyeur en question joue dans la Ligue américaine, mais «pourrait bien jouer pour le Grand Club à l'automne», apprend-on. Il est gardien de but. Son nom: Isidore Dumont.

Et attention: «La question du français lui tient beaucoup à coeur: il veut que le Grand Club soit composé surtout de joueurs francophones. Il est très agressif envers la direction de la Ligue nationale.» Précision importante: Isidore Dumont est un Métis. Il est né à Batoche, en Saskatchewan.

C'est ce que raconte Jack à son petit frère. Tout en l'informant qu'il a en sa possession une dizaine de cassettes, sur lesquelles on retrouve les entretiens qu'il a eus avec le gardien de but. Bref, tout le matériel est là. Facile, non?

Le problème, c'est que contrairement à Jack, le petit frère n'est pas écrivain. Il est lecteur, un grand lecteur, ça oui, c'est même devenu un métier pour lui, mais il n'a jamais pondu une ligne de son cru. Peu importe: pour Jack, l'écriture, ça s'apprend. Il lui prête un livre: Défense du titre. «C'est Hemingway qui parle de l'écriture», précise-t-il.

Autre chose encore: quelqu'un va aider le petit frère. Qui? La Grande Sauterelle. Pardon? Mais oui, dit Jack: «C'est la fille qui a suivi la Piste de l'Oregon avec moi et qui était restée à San Francisco. Elle m'a expliqué au téléphone qu'elle ramenait le vieux Volks à Québec.» Ça tombe bien. D'autant que la fille en question est une Métisse, elle aussi.

Fin du premier chapitre. Quatre pages seulement. Mais permettez-moi de cesser tout de suite le jeu de rôles, ça me démange trop. Il y a là tellement de Jacques Poulin, déjà.

Indignation et humour

Ne serait-ce qu'à cause des personnages. À commencer par Jack Waterman l'écrivain, son héros récurrent, son alter ego vieillissant. Si attachant, obsédé par l'écriture, tout le temps.

Quant au petit frère toujours prêt à rendre service, il prenait en charge la narration du roman précédent de l'auteur, L'anglais n'est pas une langue magique. La Grande Sauterelle, elle, faisait déjà la pluie et le beau temps il y a 25 ans dans le roman culte de Jacques Poulin, Volkswagen Blues.

Il va se passer quelque chose de très beau entre ces deux-là, d'ailleurs. Une romance à la Jacques Poulin, oui, pleine de tendresse, de désir qui monte, d'instants volés, de moments de grâce. Tout ça sans en mettre trop, jamais. Sans jamais de gnangnan, d'impudeur.

Et puis il y a tout le reste. La ville de Québec, toujours là, un personnage, presque. Le hockey. Les chats, qui ne vont pas tarder à se montrer le bout du nez. L'amour des livres, bien sûr. Les citations choisies de grands auteurs. Les considérations sur l'écriture. Hemingway le mentor, encore.

Il y a l'urgence d'écrire, la mort qui rôde, le vieillissement de plus en plus. La survie de la langue française en Amérique, aussi. Le sort des francophones, de leur culture. Le sort des Métis du Manitoba en particulier, ici.

Il y a l'indignation. Et l'humour en coin. Une part de mystère, de suspens. Un souci de la concision, surtout. Les petites phrases courtes, leur musique, leur lumière, leur justesse.

Bien sûr que pour les amoureux de Jacques Poulin, le plaisir de lecture est multiplié par cent. Grâce à tout ça, qu'on connaît déjà, qu'on retrouve avec nostalgie. Mais ça ne veut pas dire que les autres sont laissés sur le carreau.

D'abord, parce que L'homme de la Saskatchewan se tient tout seul. Parce qu'histoire il y a. Avec développements multiples, à part ça. Un roman à tiroirs. Avec plein d'histoires dans l'histoire. Et d'allers-retours dans la grande Histoire. Tout ça en un peu plus de 100 pages. Concision, je vous dis. Et tout s'emboîte comme par magie.

Ensuite, parce que l'auteur ne donne jamais l'impression qu'il s'adresse à des convertis. Il prend toujours le soin de préciser, mais en passant, sans en avoir l'air, ce qu'un lecteur néophyte doit savoir sur les personnages, sur le contexte, pour être en mesure de poursuivre sa lecture, pour avoir envie de connaître la suite.

Avoir envie de connaître la suite. Ça marche de l'autre côté aussi. De mon côté à moi. Être tellement habité par l'univers d'un auteur, ses personnages, son style bien à lui, qu'on ne peut plus lâcher son livre, que le reste cesse d'exister autour. C'est ce qui m'est arrivé encore une fois. C'est l'exploit Jacques Poulin, pour moi.

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