Du Wyoming au point G

Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir

Le mariage n'y change rien: un gars perdu demeure un gars perdu.
— Oui, mais moi, je peux trouver un point G sans GPS!
— C'est bien le seul endroit où tu peux te rendre les yeux bandés.

Les discussions entourant l'achat d'un GPS se sont soldées juste avant de partir pour le Maine. J'ai prétexté un article à écrire, payé «l'aide à la navigation» et déclaré la fin des délibérations. Un an qu'on en parle. On ne va pas réclamer une enquête publique pour savoir si oui ou non je sais où je m'en vais, si j'en reviens ou si j'ai l'intention d'y aller.

— Jack Kerouac n'aurait jamais écrit Sur la route avec un GPS, a tenté le mari déboussolé, ex-cow-boy des routes.

— Jack Kerouac écrirait Pris dans le trafic aujourd'hui et il vivrait dans un Winnebago pour avoir sa bière à portée de la main. Et il serait obligé de se demander si Fill her up n'est pas une expression déplacée ou carrément pornographique.

Ils me font rire, ces papy-boomers qui prennent la route pour un fantasme. Elle est bien terminée, l'époque beat, où l'on «avalait» des kilomètres, où l'on brûlait de l'essence dans l'horizon infini d'un road trip sous influence en s'imaginant que le mot «liberté» rime avec carbo-neutre.

Pour l'instant, je fulmine devant le bidule surnommé Félix et rebaptisé Gino à cause de ses problèmes d'élocution — en français, on dirait qu'il a snifé de l'essence — et de son intérêt pour la rue Pine qui se prononce Pyne.

— Un obsédé sexuel, ton Gino, tout ce qui nous manquait!

L'amour, comme chacun sait, ce n'est pas se regarder les yeux dans les yeux dans les yeux (nous sommes trois), mais s'enligner vers la même direction. Nous nous engueulions parfaitement bien à deux au sujet de nos destinations, toujours les mêmes, et des détours tantôt poétiques, tantôt chaotiques pour s'y rendre. Désormais, nous ferons dans le triolisme modal. Et Gino monologue, pas du tout dans l'écoute active.

— Je refuse qu'une machine, la Deus Machina, me dise où aller, lance le mari désorienté, limite confus. Je préfère ne pas me rendre ou demander mon chemin.

— Change la voix, je crois que c'est Julie ou Sophie au féminin. J'espère qu'elle n'est pas en SPM elle aussi... L'humoriste Lise Dion prétend que la seule fille que les gars acceptent d'écouter, c'est celle du GPS.

Mille après mille

Finalement, j'ai conduit avec Gino qui nous a fait découvrir le Wyoming au Vermont. Un romantique, ce Gino; jamais je n'ai mis autant de temps à me rendre au bord de la mer. Il était persuadé que je voulais aller au Wyoming. Pour faire quoi? Se malaxer la foufoune sur une picouille dans un ranch?

Nous avions négligé l'option «moins de temps» au profit de «plus court». Le plus court chemin n'est donc pas le plus rapide. Bon à savoir, il me semble, quand on veut séduire une femme.

Nous avons fait la découverte bucolique de toutes les routes longeant l'autoroute, les chemins les moins fréquentés (chapelet de sacres, ici, quand Gino vous annonce que la réception satellitaire est faible à côté d'un tas de fumier). Lorsque je suis sortie de mes gonds et l'ai remis dans le droit chemin pour lui prouver qu'une femme peut se tirer de la merde toute seule, il n'arrêtait pas de nous lancer à la figure: «Recalcul, recalcul». Un véritable économiste. Toujours à recalculer, pour finalement aboutir à une faillite mondiale.

En repensant à mon point G, je me suis sentie soulagée que certaines contrées demeurent mystérieuses et à l'abri du tourisme de masse. Ce n'est pas la destination qui compte, mais le chemin pour s'y rendre.

— Lieu commun... a marmonné le mari, un brin jaloux et désorienté.

— Y a du vrai dans les clichés, heureusement. De toute façon, aussi bien t'y faire, la Google Car, c'est l'avenir, c'est déjà en marche. Les autos télécommandées, ce sera parfait pour nos cataractes et nos réflexes ratatinés. Laissons Gino nous guider. Il ne verbalise pas ses émotions, pour une fois, c'est apprécié.

Entre nous, je me demande aussi de quelle façon cette nouvelle technologie de l'orientation va nous reconfigurer le cerveau, étant donné que même un téléphone intelligent nous rend moins disponibles à l'instant présent, donc moins intelligents.

Qui suis-je, où vais-je, me meus-je ?

J'ai trouvé la réponse à cette question dans un excellent article de The New Atlantis (A Journal of Technology & Society), intitulé «GPS and the End of the Road». L'auteur, Ari N. Schulman, semble avoir lu Kerouac, St-Ex, Mark Twain (Les aventures d'Huckleberry Finn) et La Route, le roman apocalyptique de McCarthy.

Dans cette réalité augmentée, que perdons-nous au change?, se demande-t-il. La réponse est évidente: notre capacité de raisonner, de «naviguer». Le GPS affaiblirait cette habileté naturelle à nous repérer. Comme le correcteur Antidote nuit à ma mémoire orthographique (je fais plus d'erreurs qu'avant de me le procurer, il y a un an), le GPS risque d'appauvrir mes neurones. Sans compter qu'à force de se fier sur cette aide maritale et spatiale, que ferai-je le jour où le satellite se mettra à dérailler? Des gens se sont retrouvés dans le décor pour moins que ça.

Tout bêtement, l'auteur prédit une génération de mauvais conducteurs, incapables d'entretenir leurs réflexes, textant au volant, se déresponsabilisant et s'en remettant à Big Brother, traçant la voie aux autos mobiles sans conducteurs. Jacques Cartier aurait pitié d'eux. Jacques Villeneuve aussi.

«La navigation GPS, dans sa forme présente, affadit notre réceptivité à l'environnement en nous gratifiant d'un luxe présumé qui consiste à ne pas avoir à prendre conscience de cet environnement», constate Schulman. «La technologie qui est conçue pour nous faciliter le voyage tue l'esprit de découverte qui nous attire dans cette expérience», ajoute-t-il en constatant que longtemps, l'image de la liberté à l'américaine s'est confondue au sillage prometteur de la route. Mais aujourd'hui, l'automobile est devenue davantage une prison qu'une source de libération.

Nous désirons toujours nous échapper mais, bientôt, nous ne saurons plus comment.

J'ai failli applaudir Gino/Félix arrivés à destination. Le pilote, c'est lui, après tout. J'ai encore les deux mains sur le volant, mais plus pour très longtemps.

Ça me fait penser à quelqu'un.

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cherejoblo@ledevoir.com
Twitter.com/cherejoblo

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Et les zestes...

Aimé: Ma caravane au Canada, une série de 13 émissions qui vous parachute aux quatre coins du pays et vous fait découvrir les minorités francophones que nous sommes. Le concept est sympathique et les animateurs, le comédien Vincent Graton et le chef cuisinier Danny St-Pierre (photo), débarquent avec leur conteneur adapté pour faire la fête un peu partout. Lundi prochain, La Malbaie (baptisée par Samuel de Champlain «mal baye», parce que peu navigable sans GPS) et un bingo. Graton me confiait que sans GPS, ils auraient été «dans la schnoute» dans des bleds perdus du Manitoba. Et l'engin ne s'est pas trompé une seule fois. TV5, lundi 19h ou jeudi 22h.

Découvert: les «urbexeurs». Les quoi? Allez voir sur Wiki: urban exploration. Munis de leur GPS, de cartes, de lampes frontales, de casques, de cordes et d'appareils photo, ces Tintin urbains vont visiter des sites désaffectés, de vieilles mines, des usines abandonnées, des égouts. Les archéologues du temps présent, quoi! Sans blague, je me suis marrée solide durant un reportage sur le sujet, en France, cet été. Je n'arrivais pas à les prendre au sérieux.

Repris: l'écoute de la saison 3 de Modern Family. Le premier épisode, je vous le donne en mille, se passe dans un ranch au Wyoming. Ils sont toujours aussi hilarants et dysfonctionnels. Encore plus à cheval. http://abc.go.com/shows/modern-family.

Racheté: Sur la route de Jack Kerouac (Gallimard, 1960). La traduction m'a é-ner-vée. «Tu piges, vieux?», « Je finis par en avoir marre de cet enfant de putain». Saoulant. Non, décidément, on perd tout le côté cool du bonhomme. À lire dans la version américaine.

Reçu: Stimulez vos neurones (Chris Maslanka et David Owen), pour retarder le vieillissement du cerveau, stimuler la créativité et la mémoire et «muscler» le cerveau grâce à 100 casse-tête et problèmes. Ce type d'ouvrage se multiplie avec le vieillissement de la population, croyais-je. Mais en fait, la paresse mentale ne fait qu'emboîter le pas à la paresse physique. Et comme nos gadgets nous ont dispensés d'apprendre un numéro de téléphone par coeur, nous devons maintenant faire de la gym de cerveau. Tous au camp scout! Merci bien, je vais continuer de monter les escaliers à pied.



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Joblog

Des perles aux pourceaux?

Le magazine érotique Perle a été lancé la semaine dernière. Quelques jolies filles peu habillées, mais rien de vulgaire, un road trip (route 101), un article sur les sortes de fessées.

Mais la perle, c'est l'entrevue de Francis Ouellette avec le cinéaste Robert Morin qui prépare une série télé, L'amour et le pornographe, laquelle mettra en scène des personnages moralement douteux, aux comportements sexuellement déviants, mais qu'on trouvera sympathiques. Sorte de Bougon 18 ans ou plus, si j'ai bien saisi.

En tout cas, Morin y avoue son écoeurement pour la porno, «un genre fatigué» à cause de l'explicite, notamment. J'aime la présentation que fait le journaliste de Morin, «un vicieux inspirant». Il ne croit pas si bien dire.

J'aurais donné cher pour assister à cette rencontre où les mots «bonne séance de spanking», «petite Japonaise avec des lulus qui aime ça rough» et «pénétration tentaculaire» ont été évoqués. Une conversation chargée en testostérone. (Salut Robert! Je t'aime toujours.)

Pour se procurer le magazine: http://perlemag.com.
http://blogues.chatelaine.com/blanchette
4 commentaires
  • Jean-François Laferté - Abonné 7 octobre 2011 05 h 35

    On the road...

    Josée,

    Je peux vous suggérer l'achat de la version enrichie de"On the road" pour iPad:une merveille!

    JF

  • Andre Vallee - Inscrit 7 octobre 2011 09 h 52

    Kanta Moi

    Quant à moi, je me fie toujours au soleil, l'étoile du nord, la carte et les indications routières... et ça marche, tout en gardant les neurones alertes. À 84 ans, on est un peu tanné de s'adapter au nouveaux machins, trucs, bédules... de plus les doigts ont perdu leur sensibilité.

  • Gilbert Talbot - Inscrit 7 octobre 2011 11 h 38

    Se perdre pour mieux s'y retrouver.

    Le GPS m'a fait découvrir des petites routes de rangs, mais je préfère encore mieux me perdre dans une grande ville, comme Paris, New York ou Mexico et découvrir à pied les ruelles sordides et le marché des épices, comme celui de Istamboul.

  • Jacques Lafond - Inscrit 7 octobre 2011 17 h 02

    Article rafraichissant

    Article rafraichissant dans ce journal tellement sérieux. Un artice perdu dans ce journal malgré son GPS. Merci Josée. Au Plaisir de vous lire encore ... JL