Donner la juste mesure

En septembre dernier, le premier ministre Stephen Harper participait à une rencontre aux Nations unies sur le thème de la santé maternelle et infantile où il a rappelé l'importance de mesurer la performance des programmes pour obtenir les meilleurs résultats. «Nous sommes guidés dans tout ceci par un vieux dicton qui, je pense, inspire quiconque veut vraiment faire des progrès. "Si cela compte, mesure-le." Eh bien, cela compte», a-t-il dit à son auditoire onusien.

Le commissaire à l'environnement et au développement durable, Scott Vaughan, lui a retourné la politesse hier. «Pour conserver les écosystèmes du Canada, il faut d'abord les comprendre. La surveillance environnementale constitue le fondement de la gestion des changements environnementaux. En effet, on ne peut pas gérer sans mesurer», écrit-il dans son dernier rapport présenté au Parlement.

Or, en environnement, le gouvernement est généralement mal équipé pour jauger ses efforts, et ce, depuis longtemps. Tous les rapports publiés par le commissaire depuis trois ans relevaient «des lacunes importantes dans l'information essentielle qui permet de comprendre l'état changeant de notre environnement et d'y réagir, a rappelé M. Vaughan. Ce rapport ne fait pas exception. Il montre que le gouvernement n'est pas encore venu au bout du problème».

Cette fois, le commissaire s'est concentré sur deux dossiers, les plans de lutte contre les changements climatiques et l'évaluation environnementale des sables bitumineux. Dans un cas comme dans l'autre, on réalise qu'on navigue à vue, sinon dans le brouillard.

***

En matière de changements climatiques, on savait que respecter les engagements pris dans le cadre du protocole de Kyoto serait «pratiquement impossible». Mais au rythme où vont les choses et si rien n'est fait pour corriger le tir, on pourrait aussi rater l'objectif ridiculement bas de Copenhague, a fait comprendre Scott Vaughan.

Le gouvernement fédéral a pourtant investi 9,2 milliards de dollars en 2010 dans une série de mesures pour réduire les émissions de gaz à effet de serre. Mais voilà, le manque de transparence, de coordination, d'objectifs clairs, de données scientifiques essentielles et de rapports annuels exhaustifs fait en sorte qu'on ne sait plus où on en est.

«Le gouvernement n'a pas les systèmes de gestion nécessaires pour réaliser les réductions d'émission, les mesurer et les communiquer, de dire le commissaire. Le gouvernement ne sait pas ce qu'il a accompli, jusqu'à maintenant, avec les 9 milliards de dollars alloués.» Le gouvernement n'a même pas établi un budget spécifique pour son plan d'action. C'est le bureau de M. Vaughan qui a dû recenser toutes les mesures annoncées pour arriver au chiffre de 9 milliards.

Les effets de ce brouillard sont simples. Le Parlement et les Canadiens sont incapables d'établir un lien entre les sommes dépensées et les résultats obtenus et le gouvernement, lui, ignore si ses mesures portent fruit. Bref, les conservateurs, qui se targuent d'être des gestionnaires prudents et efficaces, sont incapables de dire si les Canadiens en ont pour leur argent.

Le commissaire voudrait que le ministère de l'Environnement offre cette information à l'avenir. Il a refusé, prétextant l'existence d'autres mécanismes. Sauf que, «sans cette information, il est impossible de cerner le rapport qualité-prix de ces programmes», note avec justesse Scott Vaughan.

***

Dans le cas des sables bitumineux, le développement se poursuit sans que le gouvernement soit capable de mesurer les impacts cumulatifs sur l'environnement qu'auront les différents projets d'exploitation. Les décisions à ce sujet reposent sur «des données environnementales incomplètes, médiocres ou inexistantes»! On ne sait trop ce que seront les effets sur l'eau, le sol, l'air, les poissons, la faune et l'habitat, ce dont se plaignent les scientifiques du gouvernement depuis 1999. (Et dire que le gouvernement envisage par mesure d'économie de réduire le nombre de scientifiques à son service...)

À sa décharge, le gouvernement Harper a finalement reconnu qu'il manquait de données essentielles pour évaluer les projets d'exploitation des sables bitumineux. Il a donc élaboré un plan correcteur pour combler cette lacune. Selon M. Vaughan, l'initiative est un réel pas en avant. Il reste à la mettre en oeuvre, ce qu'il promet de surveiller.

Le problème, cependant, est que le gouvernement ne va pas au bout de sa logique. Si les informations sont insuffisantes pour évaluer les projets adéquatement, ne faudrait-il pas attendre d'avoir terminé les études avant d'en autoriser d'autres? Ne faudrait-il pas ralentir le pas? Après tout, l'industrie prévoit que la production totale des sables bitumineux, exprimée en barils de pétrole, doublera et même plus d'ici 15 ans.

Le gouvernement n'en donne pas le signal, loin de là, lui qui défend avec assurance le projet de pipeline Keystone XL et se démène sur la scène américaine pour vanter les vertus des sables bitumineux.

Le premier ministre a pourtant dit: «Si cela compte, mesure-le.» Si l'environnement compte pour son gouvernement, il se doit de tirer jusqu'au bout les leçons du rapport du commissaire. Sinon, ce seront les générations futures qui hériteront d'une lourde hypothèque. Une dette, pas financière, mais environnementale et d'un prix impossible cette fois à mesurer.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.

4 commentaires
  • Johanne McDuff - Abonnée 5 octobre 2011 10 h 01

    et vlan dans les gencives!

    Génial de ressortir la citation de Harper sur la santé maternelle et infantile ("si cela compte, mesure-le") dans le contexte du rapport du Commissaire à l'environnement et au développement durable. Et vlan dans les gencives!

  • France Marcotte - Inscrite 5 octobre 2011 10 h 29

    Ça ne compte pas mais ça rapporte

    Hier soir à Télé-Québec, un documentaire du National Geographic allant au coeur des grands glaciers de l'Arctique, ça où notre avenir se joue. On n'avait pas prévu que la calotte glacière serait touchée par la fonte mais c'est déjà commencé.
    Les niveaux des mers du monde monteront de plus d'un mètre. Des régions complètes seront englouties; des côtes, partout dans le monde seront affectées et cela coûtera une fortune pour les préserver.
    Mais quand on verra ces effets directement nous toucher, S.Harper sera depuis un bon moment à jouer de la harpe à la droite du Père.
    Les grands glaciers qui geignent en craquant dans leur fonte prématurée, on ne les entend pas d'ici. On peut même vouloir en accélérer le mouvement pour aller sucer ce qui se cache en-dessous.

    Si cela compte, mesure-le, et si cela ne compte pas, mets de la poudre aux yeux en jetant ton argent par les fenêtres du Parlement, te disant que tu récolteras le triple avec des plans Nord bâtards au nord de toutes les provinces de ce pays.

  • Robert Aird - Abonné 5 octobre 2011 13 h 21

    à Mme Marcotte

    Vous m'enlevez les mots de la bouche.

  • Jean de Cuir - Abonné 5 octobre 2011 22 h 42

    En effet!

    On peut se demander si les conservateurs sont anti-intelligence ou anti-intellectuel au point de méconnaître les sciences, les savants qui font de la recherche et bien sû la philosophie.