Le bien ou le mal

Vaste sujet, mais tout à fait d'actualité pour comprendre le climat délétère dans lequel est plongé le Québec. À l'évidence, le choix moral entre le bien et le mal est un anachronisme pour une partie de la population. La corruption et la collusion qui minent nos institutions sont devenues au fil des ans un système sophistiqué nous obligeant à nous interroger sur nos mœurs publiques et privées.

D'abord, on observe chez trop de gens au comportement douteux ou limite sur le plan éthique, une conviction que l'immoralité se limite à la légalité. En d'autres termes, la morale se confond au strict respect de la loi. Pour d'autres, plus véreux, tout acte est justifiable à la condition de ne pas se faire prendre. Voler, plagier, se soustraire au fisc, fausser des résultats, travailler systématiquement au noir, pirater sur Internet, acheter en contrebande prouve qu'on sait déjouer le système, qu'on fait preuve de débrouillardise et qu'on n'appartient pas au troupeau de moutons qui se fait tondre avec des bêlements de circonstances pour sauver la face.

Pour corrompre avec efficacité, il faut qu'existent des corruptibles. N'oublions pas le dicton «On peut acheter n'importe qui, il suffit d'y mettre le prix». Cynisme extrême, mais, hélas, trop souvent vérifiable. Il apparaît clairement que l'intérêt personnel est plus que jamais contradictoire avec l'intérêt collectif. Les tenants de l'individualisme qui s'impose de nos jours tendent à nous faire croire que ce qui est bon pour eux profite aux autres. Dans le cas d'entreprises de génie-conseil sur la sellette en ce moment, que n'avons-nous pas entendu de la bouche de responsables sur leurs mérites d'être des créateurs d'emplois? À vrai dire, la mafia elle-même est créatrice d'emplois et participe à la richesse collective une fois que l'argent blanchi volé à l'État est recyclé dans des activités financières légales. Les organisations criminelles ou les autres socialement respectables qui ont pignon sur rue et affichent leurs diplômes de mécènes et leurs trophées de bons citoyens corporatifs peuvent être en fait des fossoyeurs du bien public par leurs pratiques délinquantes.

L'esprit qui préside aux PPP est un leurre si l'on en croit le rapport Duchesneau. Pour que le système PPP fonctionne, il faut que l'État soit le gardien de la morale publique dans sa gestion de l'argent des citoyens. Il faut également qu'il encadre selon des principes éthiques immuables les entreprises privées, réalisatrices des projets. L'État doit également cesser sa complaisance face aux pratiques de corruption de syndicats dont le passé est entaché moralement et qui transforment les chantiers en Far West malgré les efforts de gens honnêtes et sincères, comme Diane Lemieux, qui se dépensent sans compter pour remettre l'éthique au premier plan.

La crise actuelle est une crise de la moralité. Et celle-ci est bafouée de toutes parts. À force d'entendre depuis des décennies des affranchis de la supposée vieille morale qu'ils confondaient simplement à l'éducation catholique bornée en matière de moeurs, nous en sommes arrivés à perdre le sens moral. Pire, à le remplacer par une rectitude politique au goût des tendances et des modes. Oublions le péché mortel insidieusement lié aux moeurs sexuelles. Le péché social existe, que cela choque ou déplaise. Le péché a disparu de l'imaginaire, mais le mal existe. Et si l'on refuse d'admettre le mal, qui peut désirer faire le bien? Violer les lois en les détournant, exploiter l'État en le spoliant, corrompre les faibles, mettre sur un piédestal les adorateurs de veaux d'or, les accros de pouvoir sans foi ni loi, cela se désigne d'un mot: immoralité. Prêcher la vertu en public et pratiquer le vice en privé est politiquement immoral et à ce titre éminemment condamnable.

Tout le monde n'est pas pourri comme l'on entend dans la bouche de populistes de tout acabit et que les enfants répètent lorsqu'on leur demande ce qu'ils pensent de la politique. Le Québec n'est ni la Tunisie de Ben Ali, ni l'Égypte de Moubarak, ni la Libye de Kadhafi. C'est une société qui subit les contrecoups de la perte de ses repères traditionnels. Une société qui a oublié que la Révolution tranquille fut une révolution non seulement des moeurs, mais de la morale publique.

La corruption et la collusion étaient au coeur du fonctionnement de l'État avant l'arrivée du Parti Libéral de Jean Lesage. Son gouvernement s'est appliqué dans son premier mandat à policer les moeurs politiques et à créer une véritable fonction publique, l'antithèse du patronage de l'ancien régime. Par la suite, René Lévesque fut idolâtré à vrai dire, et les Québécois l'ont aimé pour cela, à cause de sa droiture, de son honnêteté, de son refus colérique des collusions et autres magouilles et de ses lois sur le financement des partis politiques. Sur le plan de la moralité, il fut donc intraitable.

Le Québec actuel vivant à l'heure des méga-scandales financiers, de la moralité mise à sac par les retombées de la mondialisation de l'économie semble avoir perdu ses garde-fous. Étonnons-nous que les profiteurs se déploient. Après avoir lu le rapport Duchesneau, l'on en sait trop pour ne pas désirer en savoir davantage. Et n'en déplaise au premier ministre, le temps qui passe continue d'éroder le moral du peuple qui appelle une commission d'enquête publique comme la solution miracle. La refuser se justifie, mais encore faudrait-il expliquer pourquoi la vertu peut être l'ennemi du bien.
48 commentaires
  • Marcel Bernier - Inscrit 1 octobre 2011 01 h 19

    Épître aux mécréants…

    Un peu redondant, votre texte, aujourd’hui, mais bon, on ne s’appelle pas Denise Bombardier pour rien.
    Alors, allons-y pour quelques suggestions de fidèle lecteur de vos chroniques : comment une belle femme comme vous pourrait encore nous étonner? Je sais : c’est très difficile de se déprendre de soi-même, mais la difficulté vaut le détour. Pourquoi pas nous entretenir du scandale des pédophiles dans le milieu religieux ou de la place de la religion dans le politique. Ou encore de la prépondérance des autos en ville. Ou encore de votre alimentation qui vous garde un tel teint de pêche. Mieux encore : pourquoi pas l’écriture d’un texte à chaque semaine avec, comme fil conducteur, un sujet imposé par une lectrice ou un lecteur.

  • yannick.legault@sympatico.ca - Abonné 1 octobre 2011 03 h 18

    Le bien et le mal n'existent plus !

    Chacun fait sa petite affaire, et tant que les autres ne nous dérangent pas, on se sacre bien de ce qu'ils font. Chacun a développé sa petite morale extensible, il n'y a plus de repère autour de nous, même la religion et la loi sont contournées.
    Il n'y a plus de morale, qu'une liberté appliquée sauvagement : on peut faire ce que l'on veut, tant que ça ne dérange pas les autres, tant qu'ils ne s'en aperçoivent pas, tant qu'on fait rouler l'économie !)

    Yannick Legault, Trois-Rivières

  • amaranta - Inscrit 1 octobre 2011 04 h 15

    Incohérence

    Vous êtes mal placée pour faire la morale à qui que ce soit, Mme Bombardier. Cela fait des années que vous critiquez l'État providence et plaidez pour une plus grande place du privé au sein de la société québécoise. Dans votre lettre ouverte au premier ministre (Le Devoir 2010), vous faisiez indirectement l'éloge du gouvernement Charest, notamment sur sa gestion de la crise économique, que le peuple, ignorant et ingrat ne savait apprécier. Or, si le Québec s'en est si bien sorti, c'est grâce à ses politiques sociales, celles-là mêmes que le gouvernement libéral ambitionne de changer, voire d'abolir, depuis son arrivée au pouvoir en 2003. D'ailleurs c'est précisément deux piliers de son ppprojet de réingénierie de l'État qui aurait conduit à cette déplorable situation dans le secteur de la construction : la création de PPP et le dégraissage de la fonction publique.

  • Reins - Inscrit 1 octobre 2011 04 h 32

    Felicitations

    Ce n'est pas la premiere fois que je vous felicite. Je recidive. Bien pense et dit! J'ai lu dernierement le discours de Benoit XVI au Bundestag. Il met le doigt sur "le" probleme de nos societes occidentales, dont votre article n'est qu'une illustration malheureuse. (Excusez le manque d'accents. Mon clavier est anglophone)

  • Andre Lemay - Inscrit 1 octobre 2011 06 h 37

    Contrebande, travail au noir et débrouillardise

    Qui peut se targuer d'être un parangon de vertu? Je ne sais.
    Mais pour le "p'tit-peup" celui sur qui retombe toujours la job de l'écope afin de sauver l'état de ses mauvaises décisions qui souvent avantagent ses soudoyeurs, on en vient à se dire et avec raison, que tout ce qui lui reste comme "paradis fiscal", c'est justement ça le cigarettes à 10$ et un p'tit 20$ sous la table.
    Que voulez-vous, dans notre plusss beau pays, y'en a dont les profits voyagent en Suisse, aux Îles Caïmans et autres Monaco puis les autres qui en sont réduits, égorgés qu'ils sont, à des p'tites jobs qui font voyager de maigres sous dans leur poches.