À l'école, numérique rime-t-il avec pensée magique?

Depuis plusieurs mois, tableaux interactifs, ordinateurs portables, tablettes numériques (pour ne citer que ceux-là), Twitter et les autres se pressent devant les portes des écoles un peu partout dans le monde industrialisé, afin de mettre leur modernité au service des générations montantes. <br />
Photo: Agence France-Presse (photo) Simin WANG Depuis plusieurs mois, tableaux interactifs, ordinateurs portables, tablettes numériques (pour ne citer que ceux-là), Twitter et les autres se pressent devant les portes des écoles un peu partout dans le monde industrialisé, afin de mettre leur modernité au service des générations montantes.

C'est le projet du présent qui annonce un avenir éducatif meilleur. Depuis plusieurs mois, tableaux interactifs, ordinateurs portables, tablettes numériques (pour ne citer que ceux-là), Twitter et les autres se pressent devant les portes des écoles un peu partout dans le monde industrialisé, afin de mettre leur modernité au service des générations montantes.

Cette mise à jour d'un monde de l'enseignement qui creuse son clivage technologique avec le reste de la société est bien sûr plus que nécessaire, surtout pour des enfants qui, dès l'âge de trois ans, avant même d'intégrer la maternelle, sont capables de se promener sur YouTube avec un iPad.

Or ce processus de rajeunissement, qui n'épargne pas le Québec où le pari de l'école en format numérisé vient d'être formulé par le gouvernement, s'accompagne de grands espoirs, de perspectives plus que positives, dont plusieurs semblent toutefois reposer sur cette pensée magique qui trouve son carburant dans le tout technologique.

Le journaliste Matt Richtel en a fait un peu la démonstration dans les pages du New York Times il y a quelques semaines, après un passage en Arizona, plus précisément dans une école primaire de Chandler. L'institution relève du Kyrene School District qui, depuis 2005, est devenu dans son ensemble un symbole américain de l'éducation qui regarde plus vers demain que vers hier.

À Chandler, le numérique n'est pas que théorique dans les écoles, où les tableaux électroniques et interactifs ont remplacé les bons vieux tableaux noirs (ou verts), avec craies blanches pour exposer la matière.

Les élèves y déballent leurs ordinateurs portables en arrivant dans la classe — plutôt que de sortir un cahier avec des feuilles volantes —, pour accéder à Internet en pleine salle de cours, pour alimenter un blogue ou une page Facebook d'inspiration shakespearienne — c'est un projet éducatif en ce moment —, pour s'informer sur la musique, les arts, la morphologie des insectes, la place de la planète Terre dans l'univers et autres sujets d'intérêt pour ces cerveaux dont la matière grise est en formation.

Il y a six ans, avec tambour, avec trompette et surtout en clamant son envie de monter dans le train de la dématérialisation et de la numérisation des activités humaines, le Kyrene School District a investi 33 millions de dollars dans ce virage technologique.

En comparaison, en juin dernier, le gouvernement Charest a annoncé qu'une enveloppe de 23,7 millions allait être consacrée dans la prochaine année à faire entrer 5438 tableaux numériques dans les écoles et à mettre un ordinateur portable dans les mains de chaque enseignant.

Le plan de développement a été baptisé «L'école 2.0». Forcément. Il évoque en sous-titre la lutte contre le décrochage scolaire chez les garçons — qui aiment jouer avec des souris et manipuler des objets virtuels en 3D, bien sûr — ou encore l'envie de mettre les forces vives de demain en harmonie avec leur temps. Et, bien sûr, l'efficacité de la démarche n'est pas prouvée pour le moment.

Retour à Chandler: là-bas, Richtel a en effet découvert que, depuis une demi-décennie, le réseau d'écoles dans le désert a effectivement tout pour se distinguer avec sa technologie, mais pas vraiment pour les résultats scolaires de ses élèves en lecture et en mathématiques, qui, malgré les tableaux interactifs, les portables et l'autorisation d'aller sur Facebook pendant les heures normales de classe, stagnent, alors qu'ailleurs, ça grimpe.

Bien sûr, tout ça vient donner des munitions aux détracteurs de cette révolution technologique dans le monde de l'éducation et du même coup alimenter un paradoxe avec lequel l'univers de l'enseignement va devoir apprendre à composer. Pour continuer à innover.

Branché mais pas plus performant! Le résultat tranche en effet avec le discours des politiciens qui cherchent à lustrer leur image en la mettant sur un tableau numérique, les ambitions des gonfleurs de bulles spéculatives — dans le coin de la Silicon Valley —, les belles histoires des gourous du code binaire, mais il pourrait aussi s'expliquer en partie par les outils d'évaluation des élèves, outils ancrés dans une autre époque et qui ne tiendraient pas compte des nouvelles habiletés acquises par les enfants au temps de la techno.

«J'ai l'impression qu'il y a eu une évolution ici, mais nous avons besoin d'outils différents pour la mesurer, ce que nous n'avons pas», résume dans les pages du quotidien new-yorkais David Schauer, le grand patron du Kyrene School District, en évoquant les talents de recherche, d'organisation de l'information et de mise en relation de données, acquis — entre autres — par les élèves ainsi placés dans des environnements numériques.

Et il ajoute: il est vrai que «nous avons embarqué dans la parade pour plusieurs raisons sans savoir pleinement ce que nous faisions. N'était-ce rien d'autre qu'une nouvelle mode? Je ne le crois pas.»

Les mutations sociales et technologiques, perceptibles en ce moment, auraient plutôt tendance à lui donner raison, contrairement aux parents d'élèves qui, en novembre dernier, ont rejeté par 96 voix un nouveau budget afin de poursuivre l'adoption de technologies dans ces écoles de l'Arizona pour sept nouvelles années.

C'est vrai qu'en ce moment, aux États-Unis, c'est la crise. C'est vrai aussi que, poussée par un vent plutôt conservateur, l'idée de dépenses engagées par les institutions gouvernementales est beaucoup moins bien perçue quand elle n'est pas accompagnée de véhicules kaki.

Mais il y a peut-être un peu plus: à l'autre bout du continent, ce cheptel d'écoles qui a pris avec précocité le virage numérique vient finalement faire encore la leçon.

Comment? En démontrant un principe physique de base: une modernité mal mesurée est un frein pour elle-même.
7 commentaires
  • Fabien Nadeau - Abonné 1 octobre 2011 09 h 12

    Mode

    En éducation comme en santé, il y a des modes. En santé, par exemple, les compagnies pharmaceutiques nous font prendre de petites pilules sucrées contre les dangers d'accidents cérébro-vasculaires et d'autres petites pilules contre le cholestérol. Notre médecin est en phase apnée: savez-vous que je risque de mourir d'ici 20 ans? Ben oui, Docteur, j'ai 69 ans, pas besoin d'un doctorat pour savoir ça!

    En éducation, on a eu l'école active, la phase de l'audio-visuel, l'enseignement par objectifs, et nous en sommes à la phase informatique et des bebelles numériques.

    Les excellents professeurs peuvent avoir des succès fantastiques quand ils sont des élèves supérieurs. Mais ils n'auraient pas besoin des bebelles pour réussir.

    Je sais d'expérience pour avoir travaillé en salle d'ordinateurs avec des élèves que celui ou celle qui n'a pas pris son Ritalin ne sera pas plus concentré devant son écran d'ordinateur.

    Celui ou celle qui n'a pas mangé le midi (ça coûte cher des cigarettes... ou un joint!), le jeune couple confronté à une décision face à l'avortement, les victimes d'intimidation (et les intimidateurs planifiant leur prochain coup...) ne travailleront pas mieux devant un tableau numérique.

    Non, l'éducation est d'abord affaire de compétence et de communication, d'empathie et de stimulation, quelle que soit la mode.

    J'ai hâte par contre qu'il y ait la mode des parents qui s'occupent de leurs enfants... Ça ne réglerait pas tout, mais ça aiderait, non?

  • Renaud Blais - Inscrit 1 octobre 2011 19 h 42

    Éducation la part des parents OUFF

    Je crois que nos parents sont plutôt occupés en situation de survie, en progression de carrière, ou toute autre occupation aussi noble ou futile mais très peu PARENT.
    Résultat, trop souvent ont ne réussi pas nos enfants.
    Dans le sens qu'un parent là pour son-ses enfant-s,
    ça fait toute la différence au boutte dirait...
    Renaud Blais
    Québec

  • Stephanie L. - Inscrite 2 octobre 2011 08 h 07

    Pollution électromagnétique

    Notre système d'éducation creusera sa propre tombe en obligeant les élèves à utiliser continuellement un ordinateur en classe. Une étude datant de 1990 avait déjà prouvé qu'après seulement 40 minutes d'utilisation, les ondes électromagnétiques émise par un ordinateur altère la capacité d'un cerveau immature à se concentrer et à mémoriser, donc à apprendre. Imaginez maintenant les effets des écrans plats! De plus, non seulement un élève devant un ordinateur est exposé aux ondes de celui-ci mais il est également exposé à celles de l'ordinateur placé derrière lui ainsi qu'à ceux de ses voisins de pupitre.

    Mais je suis sûre que tout un chacun trouvera plein d'explications pour ne pas avoir à pointer du doigt la pollution électromagnétique lorsqu'il faudra expliquer pourquoi les problèmes de comportement, d'inattention et d'hyperactivité se multiplient à l'école et que les élèves deviennent incapables de mémoriser quoi que se soit. On accusera les professeurs de mal enseigner, les parents de mal élever leurs enfants, la drogue, la mixité, l'alignement des planètes, etc.

    Nous sommes en train de produire une génération complète d'enfants dépendants à une technologie qui altère leurs fonctions cognitives. Tout cela parce que nous avons abandonné lâchement l'idée de les intéresser autrement qu'en transformant les professeurs en amuseurs publics. Comme des animateurs de jeux d'adresse à la Ronde, le nouveau défit n'est même plus d'enseigner mais de parvenir à capter l'attention des enfants suffisamment longtemps entre deux textos!

  • Alphonse Dadais - Inscrit 2 octobre 2011 15 h 28

    Une tendance au moindre effort et à la marginalisation du rôle de l'enseignant

    On observe depuis longtemps déjà une tendance au moindre effort et à l'économie (y compris dans les budgets), non seulement chez nos élèves (à qui on incite les éducateurs à tout pré-mâcher), mais aussi chez les enseignants dont la Réforme à tenté de marginaliser le rôle (sous prétexte que c'est l'apprenant qui construit son savoir). Rares sont maintenant les enseignants qui se servent du tableau noir ou vert et de la bonne vieille craie. Les tableaux de la classe sont couverts d'affiches décoratives que les élèves ne regardent ou ne voient même plus après un certain temps. Peu à peu, il y a eu un glissement vers le tableau blanc avec des marqueurs malodorants et un liquide à l'ammoniac pour en nettoyer la surface. Le fin des fins est d'être enfin arrivée au tableau dit intelligent. Il n'est pas salissant, il ne sent rien et il enseigne tout seul, pense-t-on. Au-delà de l'aspect polluant, le TBI n'est rien d'autre qu'un simple moyen. On s'étonne toujours que des enseignants qui n'utilisent même pas encore efficacement les ordinateurs réclament déjà leur TBI. Comme ces TBI coûtent très cher, ils risquent aussi d'engloutir tout le budget annuel réservé à l'informatique dans une école pour n'équiper une personne flagorneuse par année. De plus, le contenu vendu avec ces appareils risque d'être inadapté, monopolistique, cher, produit exclusivement en anglais et traduit en français (par des moteurs de recherche pour minimiser les coûts et maximiser les profits). On assiste là à un paradoxe flagrant : on coupe dans les budgets de l'école tout en promouvant une technologie dispendieuse dont le bien-fondé demeure hypothétique. À qui cela profite-t-il vraiment? Va-t-il nous arriver ce que vivent déjà les agriculteurs américains? Ils sont souvent traînés en justice par une puissante multinationale les accusant d'avoir utilisé des semences brevetées. Après avoir laissé breveter les semences, allons-nous laisser breveter