La malédiction de la momie

Une scène du film de Steven Spielberg, The Secret of the Unicorn, avec Tintin et Milou<br />
Photo: Source Paramount Une scène du film de Steven Spielberg, The Secret of the Unicorn, avec Tintin et Milou

Les lectures d'enfance créent des attachements éternels. Ainsi ces albums de Tintin qui vous donnent à jamais le goût de l'aventure. Combien de coins du monde ai-je traversés en comparant paysages et silhouettes aux images des fameuses bédés d'Hergé? Les sables du Sahara, les mystérieux temples de Petra en Jordanie, une défroque d'homme-léopard sur un «medicine man» du Rwanda, et tant d'autres. Cherchant à retrouver aussi l'écho de leurs odyssées au cinéma.

Mais Tintin est-il soluble au grand écran? Ça reste à prouver. Et si la terrible momie Raskar Kapak, qui traumatisa tant d'enfants dans Les 7 boules de cristal, avait lancé quelque malédiction en haut lieu pour empêcher les bulles de s'animer dans l'envoûtement. On tente l'hypothèse... Bientôt, Spielberg livrera The Secret of the Unicorn. Attendons de voir...

Nous, tintinophiles, avons eu beau nous farcir au fil des décennies des dessins animés au grand et au petit écran, sans compter les longs métrages avec acteurs: Tintin et le mystère de la Toison d'or et Tintin et les oranges bleues, quelque chose manquait: le reporter du Petit vingtième, Tournesol, Milou, le capitaine Haddock, les Dupondt aux chapeaux envolés s'émoussaient toujours au grand écran. Comme le déplora un enfant en sortant d'une animation du Temple du Soleil en 1969: «Le capitaine Haddock n'a pas la même voix que dans le livre!» Dur verdict!

Hergé, qui rêvait du triom-phe au cinéma, restera toujours sur sa faim. Dès 1948, il écrivait sa petite requête (en français) à Walt Disney, lui offrant ses Tintin à animer. Hélas! Les sept albums lui furent renvoyés par un sous-fifre, même pas déballés, sur impérial dédain.

Faut dire qu'une bande d'irréductibles Anglo-Saxons a toujours résisté à l'envahisseur bruxellois: les Américains. Quelque 230 millions d'exemplaires des 23 albums Tintin ont beau s'être écoulés sur la planète en 70 langues, le reporter à la huppe demeure largement méconnu aux États-Unis, prouvant, pour qui en doutait encore, à quel point les États-Unis constituent une société distincte.

Lorsque Steven Spielberg réalisa son trépidant Indiana Jones et les Aventuriers de l'arche perdue en 1981, il s'étonna de voir son film comparé par les critiques français aux aventures d'un dénommé Tintin. La scénariste de son E.T., Melissa Matheson, en âme charitable, lui offrit alors quelques albums, découverts lorsqu'elle avait été nounou dans une famille française. Et le cinéaste des Dents de la mer, se prenant d'une intense sympathie pour le reporter belge, se mit en tête de l'adapter.

En 1983, il donna rendez-vous à Hergé, ce dernier ravi de l'aubaine, quoique fort malade. Rendez-vous fut pris à Bruxelles pour la fin de mars 1983, mais Hergé expira le 3 du mois, déclenchant un ultime ricanement de Raskar Kapak, comme on s'en doute.

La veuve du bédéiste belge, Fanny, céda les droits à Spielberg, mais le chemin est si raboteux entre bulles et écran qu'il lui fallut 30 ans avant de l'arpenter. Le cinéaste ayant d'autres fers au feu, il tenta un temps de refiler le morceau à Truffaut, à Beineix, à Polanski, entre autres, mais tout foirait. Même que Spielberg suspendit son option en 1987. Il devait la reprendre quand l'avènement de nouvelles technologies hybrides offrit une voie originale au projet.

Retour sur la mégasortie américaine de notre fin d'année: The Secret of the Unicorn de Steven Spielberg, un amalgame du Secret de la licorne et du Trésor de Rackham le Rouge, avec zeste de Crabe aux pinces d'or, livré en 3D. Grands atouts: non seulement Spielberg y tient les commandes, mais Peter Jackson (derrière la trilogie du Seigneur des anneaux) l'a produit en mettant sa société d'effets spéciaux WETA Digital sur le coup. Des acteurs (Jamie Bell, Andy Serkis, Daniel Craig, Gad Elmaleh, etc.) tiennent les rôles, puis leurs mouvements sont recréés au numérique afin d'animer des créatures virtuelles, à l'instar du personnage de Golum dans la trilogie adaptée de Tolkien. L'ensemble a coûté 135 millions, et ceux qui tiennent les cordons de la bourse n'ont guère trop envie de se planter...

Au Festival de Toronto, Paramount nous avait montré quelques images furtives de la mégaproduction en question. Les visages, surtout celui de Tintin, me sont apparus trop enfantins et lisses pour séduire les audiences de 7 (passe encore!) à 77 ans (pas sûr!). Mais faut voir l'ensemble. Pour Toronto, Spielberg et Jackson avaient enregistré un petit laïus. Ils se sont rencontrés à l'heure où le premier donna au second son Oscar pour Le Seigneur des anneaux. Puis le projet Tintin a germé. Un pareil tandem, pour la première fois réunis, devrait allécher tout le monde; mais là encore, Tintin au cinéma, fût-il en trois dimensions, avance à pas de Sioux.

Mieux valait pourtant aplanir le terrain en amont avant de lancer The Secret of the Unicorn devant les audiences américaines à Noël, histoire d'éviter qu'elles ne s'écrient: «Tintin who?» Si bien qu'un système complexe de distribution s'est mis en branle. Paramount se réserva les marchés asiatiques et anglophones, Sony le reste du monde, avec sorties échelonnées. Ainsi, la Belgique, la France, le Royaume-Uni, l'Allemagne, l'Espagne et l'Italie accueilleront The Secret of the Unicorn sur leurs écrans dès la fin d'octobre, la Russie au début de novembre, le Japon au début de décembre. Il faudra attendre l'avant-veille de Noël, pur créneau films famille, pour la grande envolée dans les cinémas américains et dans les nôtres, bien entendu en wagon de leur train.

Les distributeurs espèrent qu'une immense clameur montera d'Europe, terre tintinophile, appâtant les clientèles américaines, créant l'attente et multipliant les écrans en conséquence.

Évidemment, si la stratégie échoue, si l'Europe ne crie pas Alleluia! devant les exploits de Spielberg, de Jackson et d'Hergé combinés, ce sera tintin pour ce Tintin. Et pas le premier. Mais c'est Raskar Kapak qu'il faudra alors blâmer.

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otremblay@ledevoir.com