La dérive des continents

La semaine prochaine, Jean Charest sera à Paris. Ces voyages à l'étranger sont toujours un baume au cœur du premier ministre, qui aime et apprécie la France. Imaginez aussi sa joie de passer quelques jours sans entendre parler de commission d'enquête et de corruption.

Cette visite est différente des précédentes car elle doit souligner les 50 ans de la délégation générale du Québec en France. C'est le 5 octobre 1961 que Jean Lesage et André Malraux inauguraient en grande pompe la première représentation moderne du Québec à l'étranger, la seule qui ait d'ailleurs un véritable statut diplomatique. Symbole de l'importance que revêtait cet événement phare de la Révolution tranquille, Lesage était arrivé à Paris flanqué de huit de ses ministres. La moitié du Conseil exécutif! Le voyage avait suscité environ 600 articles dans la presse française.

Autres temps, autres moeurs. La semaine prochaine, Jean Charest ne sera accompagné que de sa ministre des Relations internationales, Monique Gagnon-Tremblay. Les célébrations se veulent modestes: quelques dîners officiels, un accueil dans un lieu prestigieux, un colloque et le dévoilement de quelques plaques. Les politiciens en profiteront évidemment pour se congratuler et faire l'éloge d'une relation qui, en 50 ans, a atteint des proportions insoupçonnées.

Et ils n'auront pas tout à fait tort. En 50 ans, les échanges entre le Québec et la France ont dépassé les institutions et envahi tous les secteurs de la vie des deux peuples. Qu'on songe aux 7000 étudiants français aujourd'hui inscrits dans les universités québécoises, à la chanson évidemment, mais aussi au cinéma et au théâtre. Les liens économiques se sont aussi développés. Il ne se passe pas non plus une semaine sans qu'un ministre québécois débarque en France, ou vice-versa. Rares sont les Français qui n'ont pas visité le Québec ou qui n'ont pas un membre de leur famille qui y travaille ou y étudie. La signature récente d'ententes de reconnaissance des diplômes et compétences devrait accroître encore ces échanges.

Pourtant, l'énumération de ces réussites incontestables ne devrait pas nous empêcher de constater aussi la lente dérive des continents qui semble parfois éloigner imperceptiblement le Québec de la France.

Si le Québec fait aujourd'hui partie de la famille, si Paris acclame nos artistes les plus doués, il faut constater que, sur le plan politique, la France a surtout cherché ces dernières années à se rapprocher du Canada et des États-Unis. Cette tendance de fond a notamment amené la France à réintégrer le commandement de l'OTAN. Or, depuis de Gaulle, une des causes secondaires, mais non moins réelles, de l'intérêt que portait la France au Québec a toujours résidé dans sa volonté de se distinguer du monde anglo-saxon. Cette volonté de tenir son rang n'est plus aussi évidente aujourd'hui en France. D'où le grand malentendu, pour ne pas dire l'échec de l'action du Québec en France depuis 50 ans: nous n'avons toujours pas convaincu les Français de la nécessité d'une défense ferme et conséquente du français dans le monde!

Mais peut-être les Français ne sont-ils pas les seuls responsables de cette lente dérive. Quel contraste en effet entre cette époque où Jean Lesage clamait haut et fort le rôle que devait jouer dans le monde «l'État du Québec», quitte à mécontenter Ottawa, et l'époque actuelle où le Québec semble redevenir une «province». Qu'aurait dit Lesage en écoutant Jean Charest, récemment de passage en Flandre, reconnaître que, contrairement à cette dernière qui réclame de nouveaux pouvoirs, le Québec était plutôt dans «l'affirmation» de ses compétences? Le premier ministre se disait même «satisfait des pouvoirs que nous avons, qui ont produit des résultats». Or, une réforme constitutionnelle plus tard, le Québec a probablement moins de compétences aujourd'hui qu'à l'époque de Lesage.

Au-delà de la stricte diplomatie, n'assistons nous pas aussi à un lent et persistant effacement de la France de l'horizon québécois? La vague d'américanisation qu'a connue le Québec nous a parfois fait confondre l'américanité avec les sous-produits de Las Vegas. Le flambeau culturel du Québec à l'étranger depuis 20 ans n'est ni un poète, ni un chanteur, ni un philosophe, mais un cirque qui ne parle pas français et qui n'a qu'un rapport très lointain avec la culture québécoise.

Cela commence à faire des années qu'on n'étudie plus vraiment la littérature française dans les écoles québécoises. Les Lesage, Lévesque et Gérin-Lajoie avaient pourtant d'abord découvert la France dans les livres. Le nombre d'étudiants québécois dans les universités françaises est aujourd'hui négligeable alors qu'elles accueillent 27 000 étudiants chinois. Le cinéma français est en chute libre dans nos salles. Dans les chaires d'histoire, on cherche à la loupe les spécialistes de la Nouvelle-France. Combien de nos chroniqueurs se font d'ailleurs l'écho des avis de décès de la culture française que publie périodiquement la presse anglo-saxonne?

Cinquante ans, c'est court. Alors que souffle le vent de la mondialisation de part et d'autre de l'Atlantique, il n'est pas dit que les planètes qui se sont alignées en 1961 le demeureront pour toujours.

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crioux@ledevoir.com

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