Qui protégera l'île aux Foins?

Un débat orageux oppose depuis des années une partie de la population de Carignan, en Montérégie, à un promoteur immobilier qui voudrait bien développer «son» île aux Foins d'une façon ou d'une autre, d'autant plus qu'il a eu derrière lui jusqu'à présent le conseil municipal, sans doute intéressé par l'apport de nouvelles taxes.

Une grande partie de ce débat porte sur la valeur écologique de la végétation forestière de la partie élevée de cette île. Elle abrite aussi des espèces animales assez peu communes.

Dimanche, les citoyens de Carignan vont se prononcer par référendum sur des modifications au zonage proposées par le conseil. Si elles sont avalisées, elles permettront au promoteur d'aller de l'avant moyennant certaines conditions.

Mais voilà que s'est produit récemment un événement majeur dont cette population ne semble pas avoir été informée. En effet, le ministère des Ressources naturelles et de la Faune (MNRF) a avisé la Ville de Carignan par lettre du 2 septembre qu'il a relevé dans cette île «l'existence d'un écosystème forestier rare» (EFE), c'est-à-dire un écosystème d'une telle valeur que s'il n'était pas situé sur un terrain privé, il serait immédiatement classé et protégé par Québec. La municipalité avait d'ailleurs été avisée verbalement du verdict sans ambiguïté de Québec, qui l'invite à passer à l'action pour le protéger.

«La reconnaissance scientifique que nous vous adressons par la présente n'a donc qu'une valeur morale en soi, mais vous confirme que le groupement à tilleul et caryer cordiforme du bassin de Chambly est aussi exceptionnel et répond aux mêmes critères de rareté, d'intégrité et de qualité que les différentes forêts que le ministre a classées et protégées depuis 2002 sur les terres publiques placées sous sa responsabilité.»

Et la suite du message du MRNF est claire: «Nous vous invitons à prendre exemple de cette initiative et à rechercher les solutions permettant de protéger cette forêt ou de minimiser les impacts négatifs associés à sa transformation.»

Selon l'ingénieur forestier Normand Villeneuve du MNRF, entre ces différents scénarios, «la protection de ce site remarquable est souhaitable».

Pourquoi? Parce que «cet écosystème forestier exceptionnel (EFE) abrite une importante population de tilleuls d'Amérique et de caryers qui forment un groupement végétal peu commun à cet endroit. Les relevés d'inventaire indiquent la présence de tilleuls matures atteignant 55 cm de diamètre, 26 mètres de hauteur et 110 ans d'âge. Des caryers et des chênes rouges de plus de 60 cm de diamètre ont également été observés. Le tilleul, dans l'ensemble de la forêt, atteint plus de 50 % du couvert arborescent, ne laissant à l'érable à sucre qu'un maigre 5 % de recouvrement».

Le ministère, poursuit son représentant, «a désigné jusqu'à aujourd'hui, à titre de EFE, 208 sites sur les terres publiques de l'État. Ce pouvoir de classement légal ne concerne que les terres publiques et ne peut pas être invoqué dans le cas d'un site privé comme celui du bassin de Chambly. En forêt privée, ce sont les propriétaires et les municipalités concernés qui sont invités à assurer la conservation de tels sites.» Et non le ministère, comme l'a prétendu publiquement la Ville récemment.

On a vu il y a quelques semaines les citoyens de Sainte-Ursule, en Mauricie, se prononcer majoritairement pour la protection des chutes exceptionnelles situées dans leur municipalité, probablement les plus belles du sud du Québec, que leur Ville voulait exploiter en construisant une minicentrale hydro-électrique. À Carignan, une autre population se retrouve devant un réel enjeu de conservation, qui touche un site hors du commun, jugé «exceptionnel» par Québec. Pourrait-on imaginer d'autres manières de le mettre en valeur tout en préservant ce patrimoine pour les générations futures?

Les enjeux de conservation se multiplient d'ailleurs sur la Rive-Sud. Autant des municipalités comme Boucherville, Longueuil et Brossard ont une attitude exemplaire en matière de protection de leurs milieux humides, autant le message des citoyens frappe parfois des oreilles qui ne veulent pas entendre, comme à Saint-Bruno-de-Montarville où, après des audiences et un rapport très clair, la mairie s'entête à aller de l'avant avec le projet immobilier de la Futaie, en présentant son attitude comme une expression de leadership municipal. L'attitude beaucoup plus digne du maire de Sainte-Ursule, qui a soumis la question aux voix et suivi avec dignité le verdict populaire, devrait être imitée ici.

Heureusement que parfois, la vigilance de certaines fondations permet de lancer des initiatives de conservation avant que les territoires ciblé soient dévastés par de nouveaux projets immobiliers, de marinas, etc.

C'est ainsi que l'immense marais de Lochaber, situé dans une baie importante de l'Outaouais, entre Plaisance et Thurso, vient d'être acheté pour 4,8 millions par Canards illimités (CI) avec des contributions des gouvernements d'Ottawa et de Québec, qui ont fourni chacun 46 % de la mise de fonds. Cet ensemble de marais, de langues de terre et de milieux humides couvre une superficie de 715 ha, soit l'équivalent de 1300 terrains de football. Il s'agit d'un des dix plus grands complexes de milieux humides du sud du Québec. Cette acquisition, selon Bernard Filion, de CI, va «consolider le territoire public» de la région, qui abrite notamment le parc national de Plaisance tout près de là. Les marais de Lochaber seront désormais des terres publiques, accessibles à la chasse, mais dont la propriété sera transférée au MRNF en raison de son exceptionnelle valeur faunique. Bravo à tous ces partenaires, qui devraient peut-être jeter un coup d'oeil à l'île aux Foins...

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