S'accrocher pour ne pas décrocher

L’écrivain Pierre Gobeil revenu d’une échappée belle de six mois dans le Maine, en compagnie de son chien Nouki et de son fils de dix ans. Le voyage aux visées pédagogiques les a plus unis qu’instruits.<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir L’écrivain Pierre Gobeil revenu d’une échappée belle de six mois dans le Maine, en compagnie de son chien Nouki et de son fils de dix ans. Le voyage aux visées pédagogiques les a plus unis qu’instruits.

— Ça vient de qui, déjà, l'idée de se rendre là?

— Je ne sais plus. De toute façon, on va regretter d'y aller et on va regretter de ne pas y être allé. À choisir... Je préfère avoir les pieds dans l'eau, respirer mon quota d'oxygène pour l'année et me mettre de l'horizon plein la face.

On a laissé les clés au peintre sous le paillasson, le couvercle de la cuvette de toilette relevé pour le chat, on a remis les listes de listes à plus tard et largué la rentrée d'un pied-de-nez magistral. Parfois, il faut se rechoisir pour se ressaisir. Et la qualité de l'air montréalais justifie toutes les échappées belles pour aller se rincer les sinus. Dire qu'il fut un temps où je me rinçais l'oeil au bord de la mer.

Dans mes bagages, j'ai glissé le livre de Pierre Gobeil, juste pour le titre: L'hiver à Cape Cod. La plage, hors saison, distille un je-ne-sais-quoi d'introspectif et de nostalgique qu'évoque Gobeil avec prudence: «C'est triste et souvent même presque mélancolique de voir tant de grisaille autour, toute cette eau en suspension dans l'air, mais le mot mélancolique, qui est le mot le plus juste que j'ai trouvé pour décrire l'air ambiant, je ne l'utilise pas. De peur qu'il ne se mette à prendre toute la place.»

Ce road trip est avant tout le récit intimiste d'un père qui décide de sortir son gamin de dix ans de l'école. Le petit Peter, né Peterson à Port-au-Prince, est atteint de dyslexie et de dysorthographie; il se dirige vers un retentissant échec scolaire, en 5e année. Noël passé, aussi bien aller apprendre l'anglais, la musique et la géographie chez les Américains, se disent ses parents.

Janvier sous zéro, moral à peine plus élevé, ils partent tous les trois, papa, Peter et Nouki, le chiot fou. La maman viendra les visiter. Et s'ils ont mis le cap plein sud, c'est surtout l'espoir qui est visé, celui de voir Peter retrouver le goût d'apprendre. La petite flamme vacille depuis quelque temps dans son regard. Le Ritalin ne règle pas tout.

Durant six mois, Hyannis sera leur port d'attache et le séjour n'est pas de tout repos. Leur fragile esquif tangue, parfois ballotté par le mal du pays, le découragement, l'épuisement et l'isolement. «Un gars seul, un p'tit Noir et un chien... On ne vous invite pas d'emblée à déjeuner le dimanche », me confie Pierre Gobeil au sujet de cette solitude sans Internet (presque un exploit), plus facile à porter pour un écrivain que pour un enfant sociable. Ce drôle de trio passera l'hiver au sec, mais on pourrait parler de récit humide.

Le résultat, la performance

Même dans la fuite, qu'on se le dise, il faut rendre des comptes. D'abord à soi-même. Puis aux autres. Pierre Gobeil n'est pas dupe de son escapade «d'école à la maison» et du but recherché, même s'il fustige notre propension à la performance et un système d'éducation qui a de la difficulté à suivre la machine commerciale et technologique. «Comment intéresser des enfants qui sont bombardés, surstimulés ailleurs?», me demande-t-il en sirotant un café. «Oui, moi aussi, je visais un résultat avec ce voyage. Il y avait un désir de corriger. Mais le vrai résultat, c'est la consolidation des liens. C'est un privilège de passer six mois avec son enfant dans un monde où on se garroche sans arrêt. Ça nous a rapprochés.»

Pour le reste, Gobeil n'offre ni recettes, ni conseils. Il en a eu bien assez avec l'armada de spécialistes qui se sont penchés au chevet de sa famille.

Même dans cette entreprise de récupération d'année scolaire à Cape Cod, Gobeil se demande s'il n'en fait pas un peu trop. «Peut-être que la vie elle-même se charge de combler les lacunes?», me glisse-t-il, délicieusement incertain.

Et élever un chien ne semble pas être plus facile qu'élever un gamin aux prises avec des problèmes d'apprentissage. Sauf qu'on peut retourner le chien à la SPA... ou l'abandonner sur une plage.

Pierre sourit, moins apôtre de l'adoption-comme-solution-aux maux-de-l'univers qu'à ses débuts, un père plus usé, plus conscient des écueils et de ses limites de héros ordinaire. Il aimerait pouvoir dire que tout ça était un mal nécessaire. Aujourd'hui, Peter est en 1re secondaire, il a 14 ans, porte des anneaux dans les oreilles et passe beaucoup de temps à chiller. Les problèmes de l'adolescence font suite à ceux de l'enfance.

L'autorité, ce parent pauvre

Et puis, Pierre cherche des réponses. C'est ce qui le noie et le sauve à la fois. «Tenter de comprendre la prolifération de l'asthme, de la violence, de l'analphabétisme rédhibitoire et du suicide devenu la menace suprême qui plane au-dessus de n'importe quel foyer du monde occidental», écrit-il. Le mot est lâché. À la fois menace et chantage affectif dès l'enfance. Il fait désormais partie du vocabulaire d'un môme qui a l'âge de raison.

Et l'autre mot qui ressort dans ce livre, c'est «autorité». Le constat que fait l'écrivain avec quelques amis, c'est qu'en devenant plus présent aux besoins de ses enfants, le père s'est féminisé. Il donne le bain, connaît toutes les répliques de Caillou, va chercher le petit à la garderie, et la mère exerce la même expertise qu'avant. Mais plus personne n'endosse le rôle d'autorité dans la société. «Les enfants n'ont même plus peur de la police», mentionne Pierre Gobeil, qui avoue ne pas être un Père Fouettard ni un père sévère.

«Tu essaieras, toi, de lever le ton en public avec ton enfant quand tu es un gars. Ce n'est plus accepté. C'est perçu comme violent. Mais nous n'avons plus aucun modèle d'autorité», insiste-t-il.

«Voilà où on est rendus. Un monde où on n'a plus aucun sens de la hiérarchie, des priorités, des valeurs ou d'un sens moral. Autrefois, comme un président ou n'importe quel chef d'État, le père de famille restait toujours un peu au-dessus de la mêlée [...]», écrit le papa-prof en se défendant bien de regretter cette époque mais en soulignant les lacunes du temps présent.

Vous me direz que j'ai avalé trop d'horizons, et je souffre peut-être de dyslexie métaphorique, mais il est où le père, en ce moment, à la tête de la nation québécoise? Il y a des jours où j'ai l'impression que la marée basse s'éternise.

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Et les zestes

Entamé: et dévoré L'école des films, de David Gilmour (Leméac), l'histoire vraie de cet animateur d'une émission culturelle à CBC qui permet à son ado de décrocher de l'école secondaire et qui décide de lui présenter trois films par semaine. En plus de nous faire revisiter nos classiques cinématographiques, l'oeuvre est un bel échange entre un père aux prises avec un décrocheur et des solutions hors norme. En tout cas, le récit est captivant et on peut suivre un cours de cinéma (classiques 101) dans la foulée.

Pleuré: en lisant Quand je serai plus là, qui va s'occuper de mes poissons?, sur les soins palliatifs pédiatriques, un sujet tabou qu'aborde Pascale Millot dans le dernier Québec-Science (octobre 2011). Tout ce que vous ne voulez pas savoir sur le sujet, mais aussi ce que des spécialistes vivent au quotidien et comment ils acceptent de ne jamais sauver leurs petits anges. Et puis, les enfants, face à la mort, comment ils la perçoivent. Finalement, ce sont eux (et je vous épargne les chiffres exprès), les décrocheurs extrêmes.

Aimé
: Être parent dans un monde de fous, du Dr Yves Lamontagne, une réédition améliorée. Rien que pour le titre, déjà... Je retiens quelques phrases de ce livre de gros bon sens écrit par ce psychiatre célèbre qui se sert de sa propre expérience pour nous aiguiller: «On parle beaucoup à nos enfants, mais on ne les écoute pas.» Et puis aussi: «Nous sommes en train de former, d'éduquer et d'instruire des jeunes qui seront des super-cerveaux, mais qui n'auront pas d'âme ni de coeur. Cette douleur est d'ailleurs ressentie par de trop nombreux adolescents qui, malheureusement, se suicident ou tentent de le faire.» Le psy aborde toutes les questions modernes reliées à l'éducation, aux enfants, pré-ados et ados, en 150 pages. Vous n'aurez pas à faire un doctorat en psycho-éducation pour vous y retrouver. Et c'est un peu la voix du grand-père qui a tout vu et ne juge pas, qui parle.

Souri: en feuilletant anarchiquement Journal (de plus en plus) irrévérencieux d'une mère (presque) normale (La Bagnole), le second tome de ces chroniques qui rappellent une autre mère indigne. Véronique Fortin élève ses deux filles, reste à la maison et nous raconte les anecdotes intelligentes (il en reste, heureusement) de son quotidien. C'est délicieux, tout à fait juste, et toutes les célibataires devraient lire ça avant de décider de mettre un terme à leurs grasses matinées pour se lancer dans la grande aventure de la maternité. Je sais, l'instinct, c'est fort. Ce n'est qu'après qu'on le réalise..

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Joblog

C'est la faute à Arielle

Pour ceux qui ont raté un numéro cet été, Arielle Dombasle déclarait dans le livre La Seduction. How the French Play the Game of Life, qu'elle ne se promenait jamais (jamais, jamais!) nue devant son mari (BHL) parce qu'il ne l'inviterait plus à déjeuner au restaurant.

Arielle fait école. Chez nous aussi, on fait gaffe à la nudité. Plus jamais devant mon mari.

Mon B s'est même saisi de l'affaire.

- Tu sais, m'man, tu peux te promener toute nue devant moi.

- Ah oui? Et pourquoi donc?

- Parce que je ne t'inviterai pas au restaurant de toute façon.

Huit ans dans quelques jours... DSK, sors de ce corps!

Le marché Jean-Talon

C'est mon coup de coeur cuisine de l'automne, lancé hier: Marché Jean-Talon. Recettes et portraits, de Susan Semenak et Albert Elbilia. Les histoires des acteurs du plus grand marché à ciel ouvert en Amérique du Nord vous plairont. Chacun a la sienne, faite d'amour et de hasards. De moissons en saisons, on se balade devant chaque étal et on y récolte de l'humour, de la chaleur humaine, des anecdotes, des primeurs.

Beaucoup de recettes de fruits et légumes, on s'en doute. 40 $ pour un ouvrage d'une telle facture, c'est moins cher qu'un repas au restaurant et ça ne vous laisse jamais orphelin, même lorsqu'il floconne à plein ciel.

http://blogues.chatelaine.com/blanchette

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cherejoblo@ledevoir.com

Twitter.com/cherejobloo


 
3 commentaires
  • Denis-Émile Giasson - Abonné 30 septembre 2011 08 h 01

    Et le présent...

    J'écoute le discours des parents aux enfants et j'y retrouve le mien avec les miens: il n'y est question que d'avenir, travail, rémunération avantageuse, confort donc de consommation à outrance. J'oubliais alors que l'enfance est l'incarnation et l'affirmation du «présent». Acquérir et apprendre les outils de vie -aimer, marcher, parler, faire confiance, lire, écrire, compter, appartenir, socialiser, errer, tomber, se reprendre, souffrir. Tout un programme d'«ici maintenant» qui mérite tout l'espace de l'enfance, lui donne son sens, lui reconnait les droits à une vie pleine à découvrir et développer ses capacités, ses goûts, ses intérêts. À ce sujet, dans le même numéro de Québec Science d'octobre 2011, «Des soucis et des hommes: la meilleure école du monde.», de Camil Bouchard en lien avec l'article de Pascale Millot.

  • Jean Le May - Inscrit 30 septembre 2011 09 h 15

    Et si c'était la solution ?

    Je parle de monsieur Gobeil et de son fils amené un hiver durant à Cape Cod plutôt que de prolonger induement un affrontement avec le systême d'endoctrinement universel (scolaire ou autre).
    Malgré les inconvénients, n'est ce pas la solution, celle qui rapproche un enfant de son père et un père de son enfant ? Qui nous dit que les résultats, pour l'âme et le coeur, ne seront pas mille fois supérieurs au plus superlatif des super-cervaux.
    Que ces gestes à échelle humaine puissent se multiplier jusqu'à l'infini afin de permettre un jour la contamination positive de la société! Qu'on y mette du coeur et de l'âme au lieu seulement du cerveau...
    Peut-être que l'amitié et la compréhension entre les gens au lieu de la recherche commune de l'autorité d'un père serait aussi la solution. L'autorité d'un père, on en a la preuve à Québec et Ottawa, ca ne marche pas.: l'un refuse d'écouter les 3/4 de la population et l'autre s'impose de belle façon!
    Vivement le retour aux familles, aux amis, aux gens vrais

  • Jean-François Laferté - Abonné 1 octobre 2011 06 h 17

    Et si on jouait....

    Enseignant depuis 28 ans au primaire,je remarque que les enfants ne jouent plus....On les gave comme des oies.On leur impose des problèmes d'adultes.La sexualité précoce même chez mes petits de 10 ans les préoccupe plus que le simple de s'arrêter pour réfléchir.Ils ne peuvent plus se concentrer tellement ils ont des problèmes d'adultes à gérer.Le silence était complet quand je leur ai offert un temps pour jouer aux échecs:et si on jouait les élèves tout en apprenant....
    Bonne année mes chers élèves et tout comme le papillon Monarque que nous avons relâché vous serez capables de trouver votre chemin dans la vie.

    Votre prof,
    JF