Repères - Le siège de Wall Street

Depuis bientôt deux semaines, quelques centaines de personnes occupent un parc près de Wall Street, dans le quartier des affaires de New York. Les médias n'en ont pas tellement parlé, sauf quand il y a eu du grabuge.

Cette discrétion peut s'expliquer par le nombre de protestataires. Ils étaient bien quelques milliers le week-end dernier, quand la police a fait usage de poivre de Cayenne, mais le noyau dur semble dix fois moins important. Les grandes manifestations de travailleurs des années 30, celles qui ont été organisées pour défendre les droits civiques ou pour dénoncer la guerre du Vietnam dans les années 60, et même celles qui visaient à empêcher la guerre en Irak il y a moins de dix ans, rassemblaient souvent 100 000 personnes dans une ville donnée.

À New York, le petit nombre semble compensé par l'opiniâtreté, et le mouvement «Occupy Wall Street» a reçu l'appui de plusieurs vedettes de la gauche américaine, dont Michael Moore, Susan Sarandon et Noam Chomsky, ce qui contribue quand même à lui donner de la visibilité. D'ailleurs, un grand nombre d'activistes dans la rue n'est pas nécessairement synonyme de résultats immédiats: la guerre du Vietnam s'est poursuivie pendant une bonne décennie après le début des grandes manifestations.

Plusieurs raisons ont été avancées pour expliquer ce qui ressemble à une désaffection pour les causes socio-économiques défendues par la gauche. Certains, comme Mme Sarandon, ont reproché aux campeurs de Zucotti Park de ne pas cibler suffisamment leur message.

Ils parlent surtout du haut taux de chômage et de l'écart vertigineux entre les très riches et la masse des citoyens, mais il est vrai qu'ils élargissent volontiers le débat à l'environnement, à l'abolition de la peine de mort ou à d'autres causes dites progressistes.

Curieusement, les syndicats brillent par leur absence dans une manifestation pourtant centrée sur le genre de préoccupation qui les a fait naître. Dans le New York Times de dimanche, un historien de l'Université Georgetown, Michael Kazin, faisait remarquer qu'aux États-Unis, la gauche ne s'est pas dotée d'une stratégie cohérente au cours des 40 dernières années, contrairement à la droite.

La responsabilité des banquiers et des courtiers ayant pignon sur Wall Street dans la faillite du système financier en 2008 est assez bien documentée, et bon nombre d'éditorialistes de publications tout à fait centristes l'ont soulignée, pas seulement les «usual suspects» de la gauche. Mais la réaction populaire massive contre le sauvetage public des banques sans promesses de réformes sérieuses se fait attendre. Ou plutôt, elle s'est exprimée en 2008 par l'intermédiaire d'un mouvement appelé... le Tea Party, qui s'est rapidement transformé en fer de lance de la campagne républicaine pour reconquérir la Maison-Blanche et démanteler les programmes sociaux.

Aux États-Unis comme ailleurs, nombreux sont les citoyens, surtout les jeunes, qui rejettent les partis politiques et les syndicats parce qu'ils se sentent trahis par eux et ils cherchent de nouvelles solidarités dans leur environnement immédiat ou, à l'opposé, dans l'immensité de la Toile.

Les Américains qui font le siège de Wall Street se disent inspirés par les Égyptiens qui ont occupé la place Tahrir et par les «indignés» qui ont campé à la Puerta del Sol à Madrid. Ils croient que la démocratie a été confisquée. Leur petit nombre est trompeur. Après tout, l'île de Manhattan n'abrite plus beaucoup de pauvres. Des manifestations commencent à s'organiser dans d'autres villes américaines, où les emplois ont disparu et où les gens sont obligés de remettre aux banques les clés de leur maison hypothéquée. Comme au Moyen-Orient, les protestataires sur place à New York communiquent avec de nombreux sympathisants par l'intermédiaire des médias sociaux, si bien qu'il est difficile de prendre la mesure exacte du phénomène.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.

3 commentaires
  • Bernard Gadoua - Inscrit 29 septembre 2011 08 h 31

    Une trentaine de villes US

    Le petit nombre de campeurs ne doit pas faire illusion. Le mouvement fait tache d'huile sur l'ensemble du territoire américain. Plus d'une trentaine de villes ont vu naître des petits groupes de campeurs (le slogan: «Yes we camp») qui sont rejoint par des manifestations. Au mois d'octobre des manifestations sont prévues non seulement aux USA mais également dans plusieurs villes européennes contre la prise d'otage de nos démocraties par l'oligarchie financière. Le 15 octobre se présente déjà comme un point d'orgue où convergeront plusieurs marches des Indignés d'Europe sur Bruxelles (devant le Parlement européen). Plus de 52 villes dans le monde participeront à l'événement qui ne se veut qu'un tout début. Occupy Toronto Bay Street s'est mis en place la semaine dernière... Une des choses claires qui est réclamée est préventive: non à un deuxième sauvetage des banques dont les signes annonciateurs se multiplient: Let them fall!

    Bernard Gadoua

  • Wina Forget - Inscrite 29 septembre 2011 14 h 15

    Enfin on en parle !

    En solidarité avec les occupants de Wall Street ! Il était bien temps que les médias d'ici en parlent. Je commençais à croire qu'on tentait d'étouffer ce mouvement citoyen ...

  • France Marcotte - Inscrite 29 septembre 2011 16 h 14

    Apathiques ou en quête?

    "Aux États-Unis comme ailleurs, nombreux sont les citoyens, surtout les jeunes, qui rejettent les partis politiques et les syndicats parce qu'ils se sentent trahis par eux et ils cherchent de nouvelles solidarités dans leur environnement immédiat ou, à l'opposé, dans l'immensité de la Toile", dit le chroniqueur.
    Mais que le mécontentement s'incarne dorénavant dans des mouvements comme le Tea Party aurait de quoi laisser songeur. Ce serait le mécontentement exprimé dans l'ignorance, une sorte de spasme de colère.
    C'est à se demander aussi comment d'autres en viennent encore et toujours, dans ce contexte, à vouloir manifester par leur présence physique.
    Voilà un sujet qui mériterait une étude approfondie.